Et les doigts de mademoiselle Jeanne se mirent tout à coup à s'émouvoir également. Elle venait de reconnaître la mère de son amant adoré, la vieille dame à cause de qui, lui si aimant, si tendre, il avait été impitoyable pour elle à la gare; à cause de qui, après des adieux éperdus dans leur chambre, il lui avait interdit de venir lui faire un suprême adieu; à cause de qui, lui qui depuis dix mois ne semblait vivre que pour elle, en partant pour le front, il ne l'avait même pas regardée!... Un sentiment de rancune et un sentiment de commisération se heurtaient en elle, puis venait s'y joindre celui de sa situation étrange vis-à-vis de cette femme à cheveux blancs, enfin celui de sa situation de vendeuse. Or, elle avait, elle, des lettres du capitaine, des lettres où, l'incident de la gare oublié, l'amant revenait à la plus folle tendresse. Laisser souffrir une pauvre maman quand on tient là, sur sa poitrine, de quoi la rasséréner!... Tout cela produisait un chaos dans son beau regard de blonde. Madame Varennes leva tout à coup les yeux sur elle et fit:
—Ah!
Ce fut tout. Elle n'ajouta pas un mot. Elle venait, à son tour, de reconnaître le visage angoissé qu'elle avait vu à la gare du Nord.
Mademoiselle Jeanne rougit, mais ne cessa pas d'accomplir sa fonction. Elle enveloppa la paire de gants, la remit à sa cliente et accompagna celle-ci à la porte. Là, quelque chose de plus puissant, qu'elle-même lui fit dire:
—Vous aurez des nouvelles en rentrant, madame!
Madame Varennes tremblait de tous ses membres:
—Les vôtres datent de quand?... les vôtres?
—Les dernières? d'aujourd'hui à midi, madame. Bonnes, très bonnes.
La vendeuse reçut un «bonjour, mademoiselle» comme il ne lui en avait jamais été adressé de sa vie. Dans le taxi qui l'emportait chez elle, madame Varennes réfléchit au caractère insolite du cas, et se demanda si dans son «bonjour, mademoiselle» et dans son sourire à la blonde jeune femme, toutes les convenances n'avaient pas été transgressées. Elle se demanda cela surtout plus tard, lorsqu'elle tint elle-même sa lettre du capitaine et les nouvelles «bonnes, très bonnes». Elle se le demanda quelques semaines après, lorsqu'elle eut besoin d'une paire de gants. Ne voilà-t-il pas qu'elle hésitait à aller au magasin de la rue Daunou?
Elle hésita quelques jours et s'aperçut que son hésitation venait non pas tant de la crainte de se trouver en contact avec la maîtresse de son fils, que d'un désir immodéré qu'elle éprouvait au contraire d'approcher d'elle. Cependant elle se refusa à décider qu'elle irait rue Daunou; elle alla d'abord faire une visite dans le quartier; elle alla à la Pharmacie anglaise, rue de la Paix. Si elle prit la rue Daunou? mais c'est que la rue Daunou la ramenait tout naturellement à son métro. Et puis, paf! elle ouvrit, comme par habitude, la porte du magasin.