[LES JEUNES FILLES AU JARDIN]
A Colette Yver.
Marthe, Lucile et Marie escaladèrent les premières le petit sentier en pente raide qui se détachait de la route pour pénétrer de biais dans la fameuse allée des cyprès de la villa Mazzarin. Heureuse et gaie, faisant la folle, Marie lâcha soudain ses deux amies et revint sur ses pas, voir comment sa mère et son fiancé se tiraient d'affaire dans le sentier: mais, au bras de Robert, qui donc n'eût franchi des abîmes! Madame de Salanque se laissait presque porter par son futur gendre, grommelant un peu contre les fantaisies incorrigibles de sa fille, mais heureuse, au fond, de penser que sa chère enfant serait bientôt la femme d'un garçon si robuste et si beau, si bon aussi, car il semblait, en vérité, qu'il eût tout pour lui, ce Robert. Marie, du haut du sentier, le regardait avec admiration, et quand elle le remercia d'avoir si gentiment hissé la pauvre maman essoufflée, il y avait dans son sourire et dans le ton qu'elle employa, un bonheur sain, un épanouissement naturel et sans réticence. On la trouvait généralement plus jolie quand elle était près de son bel athlète parce qu'il semblait lui communiquer de son parfait équilibre, de sa force tranquille,—de sa «sérénité», ajoutaient avec malice, et en jouant sur le mot, ses deux amies, Marthe et Lucile, qui étaient peut-être un peu jalouses... Car ce beau Robert n'était point un serin, c'était tout simplement un homme de sport, et qui n'allait pas, bien entendu, comme ces jeunes filles, s'extasier, s'affoler dans l'allée de cyprès de la villa Mazzarin, y voir le dôme de Cologne, les Boboli, la villa d'Este; non, Robert, d'un seul coup d'œil, avait, de cette allée, mesuré la longueur et le degré d'inclinaison, et il déplorait que, si bien plantée, elle ne pût, à cause de sa pente excessive et de son étroitesse, permettre le passage des autos.
—Je fais le pari de monter cela avec ma cinquante-chevaux, si l'on veut me raser une rangée d'arbres, à droite ou à gauche!...
A là seule idée de voir abattre de tels arbres, les trois jeunes filles et madame de Salanque elle-même poussèrent un cri d'horreur.
Robert les heurtait ainsi, parfois, sans le vouloir.
Ils se trouvèrent tout au bas des jardins qui s'échelonnaient en terrasses, à l'italienne. Un plan incliné, pavé de petits œufs, s'offrait à leur vue, coupé, à plusieurs reprises, par des marches, et semblant aboutir à une grotte rustique, sous un cèdre majestueux, fier, un peu théâtral, tendant le bras comme l'Apollon du Belvédère. Ce joli chemin était bordé d'iris en fleurs; le parfum des giroflées l'embaumait; des bois d'orangers profonds, odorants et muets, attiraient à droite et à gauche; une forêt de bambous chuchotaient mystérieusement à la brise. Marie, toujours la plus sensible, s'extasiait.
Le miracle de ces jardins, c'est de nous soulever peu à peu, par une habile gradation d'attraits, au-dessus du plan ordinaire de la vie, et de nous offrir, en surprise, de ces paysages soudainement élargis où nous puisons l'illusion d'un agrandissement de nous-mêmes, d'une enivrante dilatation de notre cœur, de notre esprit, de tous nos sens.
Les trois jeunes filles émerveillées couraient en avant, s'accoudaient au vieux mur bas, garni d'une housse de lierre; leurs têtes gracieuses se découpaient sur le pur horizon; puis on les voyait revenir, un doigt sur la bouche, faisant signe à madame de Salanque et à Robert de parler bas pour demeurer plus longtemps seuls dans un endroit si beau. Elles s'éparpillaient dans les parterres de giroflées, sous les bois de citronniers, derrière les arceaux de bancias fleuris; elles se penchaient à la margelle de citernes hors d'usage, et paisibles à vous donner le frisson... Elles revenaient tout émues retrouver madame de Salanque et le fiancé de Marie qui s'obstinait à ne pas mettre de sourdine à sa voix pour exposer à sa future belle-mère les péripéties de la dernière course de cruisers de Monaco à laquelle il avait pris part.
—De grâce! mon cher Robert, dit Marie, un peu fâchée, vous nous raconterez vos exploits plus tard, et ailleurs; mais ici, voyons, taisez-vous au moins cinq minutes!...