—Et sous cette œillade, que faisait le mari?
—Il mangeait son potage, le regard absorbé par l'image d'un coq aux couleurs vives ornant le fond de son assiette de faïence. Sa femme le regardait, non pour correspondre avec lui, mais pour son plaisir personnel: elle l'admirait, elle l'adorait...
—C'était peut-être, dit Bernereau, pour laisser croire à son entourage, pour vous faire croire à vous, qu'elle l'adorait. Le manège est classique. Il s'agissait, ce soir-là, d'éviter qu'un nouveau venu pût soupçonner une intrigue avec le d'Espluchard.
—Ouais! Sachez que madame des Gaudrées était sans hypocrisie avec son cousin d'Espluchard. Ce fut même sa liberté d'allures avec d'Espluchard qui nous tira de l'embarras que crée dans un petit groupe la présence d'amoureux transis. Elle avait avec ce beau garçon une intimité qui datait de leur enfance commune; entre elle et lui rien de contraint, rien de guindé. Grâce à lui—qui, ma foi, était un homme agréable—la glace fut assez vite rompue, et la jeune maîtresse de maison montra un enjouement qui s'accordait avec sa plantureuse jeunesse.
—Ouais! dirais-je à mon tour, fit M. Bernereau.
—C'est entendu, Bernereau; vous suivez votre idée. Moi, je suis la belle des Gaudrées, et je vous avertis loyalement, dussé-je enlever du piquant à mon récit, qu'elle ne me mène pas du tout où vous prétendez aller.
—Je vous arrête, excusez-moi, dit l'entêté Bernereau. Vous vous êtes abstenu de nous donner aucun détail physique sur votre héroïne. Je vous avoue qu'il m'est impossible de m'intéresser à une femme sans savoir si elle est brune ou bien blonde.
—Elle était brune. Vous voilà bien avancé!
—Ah! fit Bernereau.
—Vous croyiez, Bernereau, avoir identifié mon Hélène des Gaudrées. Dites-moi: avez-vous connu une femme aimant, mais aimant par goût fondamental et exclusif, la pêche à la ligne?