—Pas personnellement, non.
—Eh bien! j'ai l'honneur de vous informer que le goût fondamental, exclusif, de madame des Gaudrées, à part celui qu'elle avait pour son triste mari, était la pêche à la ligne.
—Oh!
—Vous êtes dépisté. Je continue. Ce goût me fut révélé au cours du premier repas. Il fallait bien que la conversation tombât sur les passe-temps ordinaires que l'on pouvait s'offrir au manoir. Là, le vicomte d'Espluchard dit familièrement:
«—Les patrons pêchent à la ligne, les invités font ce qu'ils peuvent.»
» Et madame des Gaudrées la vieille mère, et la vieille fille mademoiselle des Gaudrées, jetèrent un coup d'œil attendri sur le couple qui, tout le long des jours, prenait en commun un plaisir innocent. J'avais cru tout d'abord qu'il s'agissait d'une plaisanterie; mais je me souvins qu'antérieurement à son mariage, cet animal de des Gaudrées m'avait un jour confié, au milieu d'une conversation sur les préoccupations politiques et sociales, que, «quant à lui, il se fichait de tout, pourvu qu'il pût s'asseoir sur la berge d'une rivière poissonneuse». Le bandit avait eu la veine non seulement d'épouser une femme jolie et amoureuse, mais une femme possédée du même étrange fanatisme que lui!
» Vous ne direz pas que c'était comédie, attitude destinée à nous donner le change: pendant la quinzaine que je passai au manoir, notre admirable Hélène pêcha à la ligne à côté de son mari, et seule à côté de son mari; elle pêcha à la ligne le matin et l'après-midi sans relâche. Le couple était à la pêche quand nous descendions prendre notre premier déjeuner, le matin. Il nous quittait après le repas de midi pour aller à la pêche. Il ne se laissait revoir de nous qu'à la tombée du jour. Rappelez-vous que la jeune madame des Gaudrées m'était apparue dans son petit parterre, une longue canne à la main: c'était un bambou divisé en trois fragments s'avalant l'un l'autre: une magnifique canne à pêche.
—Et que faisait, s'il vous plaît, le vicomte d'Espluchard?
—Le vicomte d'Espluchard fut tout bonnement mon grand secours. Le vicomte d'Espluchard, ainsi que je vous l'ai dit, possédait une automobile, et son bonheur consistait à faire des randonnées par toute la région. Il m'offrit une place à côté de lui, dès le premier jour. Parfois il emmenait galamment la vieille mère et sa fille. Ces dames le bénissaient.
—Ah! dit Bernereau, et le soir, dites-moi un peu, que faisiez-vous au manoir?