«—Voilà pour aujourd'hui. Vous verrez. Je vous apporterai le Latin sans pleurs!»
»Elle apporta au lieutenant Stanislas un élégant petit volume relié en maroquin souple et d'un ton de rubis. Il était culotté; madame X... en faisait usage, à n'en pas douter, et même elle devait le transporter avec elle dans son sac à main. Peut-être le lisait-elle au lit?
»Et elle indiqua du doigt au lieutenant les vers virgiliens «sur la lune» et d'autres qui lui plaisaient. Tous deux se mirent à bavarder comme ils ne l'avaient pas fait jusqu'alors. Stanislas se flattait d'avoir découvert le moyen de séduire cette femme, sans doute un peu singulière et qui avait le goût du latin.
«—Mais comment, lui demanda-t-il, n'en avez-vous pas fait toujours, du latin, et ne connaissez-vous encore que le volume de monsieur Reinach?
»—Ah!... voilà... répondit-elle.»
»Et c'était tout ce qu'on pouvait obtenir de cette énigmatique personne.
»Stanislas se moquait du latin; mais madame X... qu'autour de lui on disait un peu mûre, pour trouver quelque chose contre elle,—lui paraissait, à lui, désirable, et il était parvenu, grâce au latin, à l'apprivoiser. Le bruit commençait à se répandre au 309, que madame X... avait déniché un second «latiniste».
»Lorsque le lieutenant alla mieux, elle l'invita à goûter chez elle ainsi que plusieurs de ses camarades.
»La maison de madame X... fut estimée cocasse. En chaque pièce, les murailles étaient ornées de banderoles sur lesquelles une main inexperte s'était appliquée à tracer, en caractères romains, des sentences empruntées aux grands auteurs de l'antiquité. La plupart des convalescents n'y virent, il est vrai, que du noir sur du blanc, et aussi un goût excentrique; mais Stanislas, lui, était intrigué: une femme aime-t-elle tant le latin pour lui-même?
»Comme on passait à la salle à manger, l'attention du lieutenant fut aussitôt attirée par des bocaux de pharmacie portant tous sur la panse, en latin selon l'usage ancien, l'indication de leur contenu. Il y en avait qui, surmontés d'abat-jour, étaient devenus lampes, aux deux bouts de la cheminée, et il y en avait un, empli de tabac destiné aux poilus. Ces réceptacles de toutes les drogues de la vieille pharmacopée tendaient à faire de la pièce une véritable apothicairerie. Cependant, bien que les bruits qui avaient uni madame X... au pharmacien Mourveu, fussent vieux de plus d'un an, Stanislas fit la liaison entre cette collection de faïences et la légende désobligeante. Il parcourait chaque paroi de la salle en s'efforçant de déchiffrer les inscriptions abrégées: Axungia Ursini, Extract: Juniperi, Extractfel. Bov, Sapo Starkii, Unguentum popul, Ceratum R. Galeni, etc., etc. Le lieutenant prononçait à haute voix les noms des drogues absorbées par nos aïeux et il en ajoutait de son cru, et de fantaisie gauloise, afin d'amuser la compagnie.