—Suppose qu'on t'annonce que tu seras bientôt veuve!... Dame! la pythonisse ne sait pas toujours si c'est une chose désagréable... Eh bien, ça te donnerait des inquiétudes, je te fais l'honneur de le croire, et moi, je ne m'en cache pas, ça m'embêterait.
—Ce qui prouve, mon bonhomme, que tu y crois tout comme les autres!
Eugène était un homme corpulent, sanguin, d'un naturel très bon, mais d'humeur violente, et, pendant de nombreuses années, Emma, qui l'aimait beaucoup, trembla que son mari ne s'aperçût qu'elle avait transgressé une volonté si impérieusement exprimée dès les premiers temps du mariage. Elle s'était laissé lire dans la main. Elle s'était laissé lire dans la main une première fois, Eugène étant de l'autre côté de la cloison et n'ayant que la porte du fumoir à ouvrir pour être témoin de l'insubordination! Mais, après le dîner, quand les pauvres femmes entre elles n'ont plus rien à dire, allez donc perdre l'occasion d'employer des minutes trop longues! Pendant dix ans, quinze ans, vingt ans, elle s'était laissé lire dans la main, sans que rien de fâcheux en fût survenu; sans qu'Eugène même, qui, à la vérité, avait d'autres chats à fouetter, étant à la tête de vastes entreprises, eût eu connaissance de cette pratique devenue de plus en plus à la mode et qu'il continuait d'abhorrer avec un croissant dégoût.
Oh! ce qu'on lisait, d'ordinaire, dans la main d'Emma, était tellement innocent!... Une ligne de cœur sans un accroc, une ligne de vie excellente; la moins bonne de toutes était la ligne de tête, assez pauvre, lui démontrait-on, ce qui ne la flattait pas; on lui comptait trois enfants sur le bord de la main: elle en avait eu deux, un fils militaire, une fille récemment mariée, tous deux bien grands aujourd'hui pour espérer ou redouter un petit frère, mais elle en avait porté un jusqu'au cinquième mois, ce qui pouvait compléter le compte; elle ne présentait pas le triangle de l'adultère, et il était vrai qu'elle était demeurée constamment fidèle, du moins quant à l'amour, à son gros cher Eugène.
Un beau soir, à souper, Eugène étant à Londres, une petite femme noiraude, aux cheveux crépus, portant un nom de torero, qu'elle connaissait d'une heure à peine, lui annonça sans sourciller que son mari serait décédé avant l'année révolue.
Pan! ça y était. Emma ne prit pas, bien entendu, sur le moment, l'horoscope au tragique; elle fit bon visage à la gitane; elle sourit même en se répétant une des expressions d'Eugène, lorsqu'il flétrissait l'art des diseurs d'aventure: «C'est de la niaiserie.» Cependant, seule dans la voiture qui la ramenait à la maison, songeant que son mari traversait le lendemain la Manche, elle se sentit glacée et ne put dormir de la nuit.
Eugène fit la traversée sans naufrage, mais trouva à son arrivée chez lui une femme méconnaissable qui lui affirma qu'elle ne le laisserait pas retourner en Angleterre, comme il semblait en prendre l'habitude, et qu'elle ne voulait sous aucun prétexte se séparer de lui.
—Dans ce cas-là, tu m'accompagneras, ma bonne! Je viens d'engager toute ma fortune, une partie de la dot de Juliette et les quatre sous de son mari, dans une affaire nouvelle, considérable, et qui exige mes soins personnels: ce n'est pas l'occasion pour moi de commencer à me négliger!
—Je ne t'accompagnerai pas en Angleterre, et tu n'iras pas! La fortune, la fortune, je m'en moque: ta santé, mon ami, avant tout. D'ailleurs, tout le monde me le dit: «Votre mari est un homme qui a trop travaillé.»
—Il fallait me faire cette remarque il y a six semaines, avant que je donne ma signature... Personne ne m'a jamais laissé supposer qu'on me trouvait digne de prendre ma retraite... J'ai cinquante-cinq ans, une santé de fer... Quand me suis-je plaint? Ai-je eu, à ta connaissance, seulement besoin d'un médecin?