Du marmot au vieux monsieur, tout le monde, à Mondésir, s'adonnait avec méthode à la culture physique; tout le monde se confiait au masseur aveugle comme au pédicure chinois; tout le monde aimait à affirmer qu'il buvait et mangeait rationnellement; tout le monde jouait au tennis, au golf, fréquentait les courses, était assidu au Stade de la Palestre, dansait à qui mieux mieux, montait à cheval, conduisait une auto, faisait en aéroplane des randonnées délicieuses et qui laissaient sur le pays entier l'odeur écœurante de l'huile de ricin.

Au casino du lieu, c'était le délire. Une bande de négrillons échappés du Texas, ayant le diable au corps et, dans les globules du sang, le génie du rythme, formait un orchestre de cauchemar, au bruit duquel trépidaient sur leurs bases les colonnes mêmes de l'établissement. Enfants, fillettes, femmes et grand'mères, emportés par l'irrésistible puissance de la mesure bien frappée et par le cyclone de l'exemple, tournoyaient, se trémoussaient, piétinaient, se désarticulaient, agglutinés deux par deux, comme les feuilles d'or qu'unit jusque dans la rafale l'humidité des sous-bois.

De tout cela, Robert s'accommodait; et, s'il adoptait la planète et le jeu nouveaux, il fallait le demander aux lettres adressées par lui en toute candeur aux vieux parents de Grenoble!

Déjà ces bonnes gens avaient écrit à leur fille, alarmés au possible, et avaient adressé à Robert des sermons auxquels le jeune homme, occupé à jouer, ne comprenait rien, et qu'il ne cherchait même plus à déchiffrer.

Mais M. Carré de la Tour disait à la sœur de Robert:

—Ne t'ai-je pas avertie? Ton frère, en racontant au loin des choses pour lui neuves, fournit l'occasion d'interprétations erronées et fâcheuses. Il faut être bon joueur pour bien juger du jeu. Robert fait ses débuts... Gare à nous!...


Il va de soi que, malgré une franche camaraderie avec toutes les jeunes filles, Robert en avait distingué une, qui était devenue son flirt. Il la trouvait admirable. S'il l'eût connue dans les montagnes du Dauphiné, il eût conçu pour elle une passion romanesque et souhaité de l'aimer éternellement, après s'être attaché à elle par les liens indissolubles du mariage. Mais, à Folleville, il n'avait pas le temps d'en penser si long. Pris dans un courant qu'il jugeait lui-même rapide, dès le lendemain de son arrivée il appelait cette jeune fille Gisèle, comme elle-même le nommait Robert; il marchait avec elle le long des rues, il nageait côte à côte avec elle, en maillot tout comme elle; et, écrivant à Grenoble, il parlait à ses parents de Gisèle, tout court; de telle sorte que ces bonnes gens, d'un autre monde, se demandaient ou si leur fils était fou, ou s'il ne s'était pas lié avec quelque créature de qui il était, par ailleurs, inconcevable qu'il les entretînt.

Aussi en écrivirent-ils, de plus en plus inquiets, à leur fille qui, elle, avait déjà perdu tout penchant pessimiste et leur répondait: «Mais soyez donc tranquilles, la santé est excellente: tout va bien.»

Cependant Robert s'était fait, à plusieurs reprises, remettre à sa place par Gisèle, à qui il parlait sans plus de retenue qu'il n'en employait en chacune de ses actions à Folleville.