[LE MAÎTRE]
A Abel Bonnard.
Suzon Despoix était une singulière personne. A vingt-deux ans, fille encore, attendu son défaut de dot, et orpheline, elle habitait une pension de famille, rue du Ranelagh, et gagnait elle-même sa vie en donnant des leçons de piano, de chant, voire de grammaire française et d'anglais, ce qui suppose une assez grande activité.
Qu'on n'imagine point, pour cela, une Suzon d'humeur chagrine, une coureuse de cachet gémissante et aspirant à bouleverser l'état social. Suzon travaillait douze heures par jour et du peu de temps qui lui restait elle faisait une récréation en se montrant alors le plus joyeux et le plus spirituel boute-en-train.
A cause de ce caractère heureux et de son talent de pianiste, on l'invitait beaucoup. Elle passait presque toutes ses soirées en ville; elle avait, à sa Maison de famille, une autorisation spéciale, la vie pour elle étant subordonnée aux relations qu'elle se pouvait faire.
J'ai connu Suzon Despoix; je l'ai rencontrée dans plusieurs maisons et je me porte garant qu'elle était la plus honnête et, à tous les points de vue, la plus intéressante fille du monde.
Non pas jolie heureusement pour elle, mon Dieu! il fallait avoir deviné en elle une âme très exceptionnelle pour lui accorder toute l'attention qu'elle méritait. Mais une fois qu'on lui avait pu parler à cœur ouvert, on était gagné par un regard qu'elle avait, par un je ne sais quoi situé aux environs de la narine et de la bouche, qui était comme la signature des dieux.
Cette Suzon était rare, douée à miracle; et pour dire d'elle ce qu'on se permet trop facilement en faveur de quiconque s'élève d'une semelle au-dessus de la médiocrité: c'était quelqu'un.
Un soir, chez des amis que je ne puis nommer, des gens charmants, cela va sans dire, j'ai vu la petite Suzon Despoix mise en un embarras et sortir de cet embarras d'une manière qui me paraît digne d'être rapportée.