»Tu comprends comme, pas à pas, j'étais informée: maintenant, je savais que mon mari avait une maîtresse, en plus de la manie du jeu, et que l'une et l'autre lui devaient coûter cher. Je tremblais, mais j'eus la force de jouer l'indifférente. Je lui dis d'un ton gaillard:
«—Il est aussi vilain d'être jaloux que d'être intéressé.»
«Il paraît que mon ton devait être convaincant: je t'assure qu'elle m'a cru. Elle a paru même embarrassée, ne sachant trop si elle avait affaire à une fausse innocente ou à une femme qui se payait sa tête.
«Tu sais que c'est souvent notre force, à nous qui ne sommes pas des rouées ni même des habiles, de désarçonner, chemin faisant, par notre ingénuité, des femmes qui s'en vont caracolant avec autant de science que d'audace... C'est ce qui m'est arrivé dans la circonstance que je te rapporte. On m'a laissée en paix, du moins pour ce jour-là. Et je me suis crue débarrassée. Naïveté! Ce n'est pas la «vipère» qui est revenue à moi; c'est moi qui, bientôt, n'avais plus de cesse que je ne fusse retournée à elle. Piquée, blessée, je me roulais dans mon amour-propre, c'est très bien; mais j'étais intriguée autant que confuse; le premier chapitre d'une histoire m'était lu à haute voix; il me fallait la suite. Où la prendre? Suivre ou faire suivre mon mari? Quand on n'a pas l'habitude de ces opérations-là, c'est bien inexécutable. Tout bien réfléchi, le plus simple me parut encore de m'humilier devant la «vipère» et de lui laisser entendre que, mon Dieu, j'avais crâné un peu et que, si j'avais des doutes, je ne possédais, du moins, aucune certitude concernant le sujet dont elle m'avait entretenu.
«Ma petite, j'ai fait des bassesses pour obtenir ce qui devait, de toute évidence, me causer le plus grand mal. J'avais l'occasion de rencontrer fréquemment cette femme; je me suis peu à peu rapprochée d'elle. J'ai fait la bavarde, la femme qui s'en moque: peu s'en est fallu que je ne lui laisse supposer que si mon mari me trompait, ce n'était pas lui qui prenait les devants!... Oui, oui, elle a été, un jour,—je revois encore l'heure et le lieu,—à presque me demander le nom de mon amant!... Où l'on peut être précipitée d'un coup, vois-tu bien, c'est invraisemblable!
«C'est qu'à mesure qu'elle me voyait moins inexpérimentée, étant donné le premier effet que je lui avais produit, elle me croyait plus remplie de dissimulation et d'astuce. Elle croyait que j'avais joué devant elle la sainte-nitouche tandis que, peu à peu, je laissais entrevoir un état tout à fait opposé; alors, c'est elle qui faillit craindre de paraître en retard, et elle se mit à parler de toutes choses avec une désinvolture, un sans-gêne! Ah! ma petite, je te prie de croire qu'il n'y eut plus, d'elle à moi, aucune réticence, et que je n'eus pas de peine à démêler ce qu'elle désirait me dire, quoique, à la vérité, j'aie eu, je l'avoue, souvent bien du mal à comprendre les sujets qu'elle traitait et dont les détails m'étaient, pour la plupart, étrangers autant que répugnants...
—Tu parles, tu parles... observa Mathilde, et tu laisses dans le brouillard les choses essentielles qu'elle t'a apprises. Tu pourrais me rendre service en m'ouvrant des horizons...
—Allons, Mathilde, ta manie, encore! Je suis sûre que tu m'écoutes à peine et que ta pensée va des choses que je te raconte à ce qui pourrait bien par hasard, un jour, s'appliquer à toi. Ma chérie, tu n'as pas besoin d'être informée, toi, de ce qu'il m'a fallu connaître bon gré, mal gré, pour attraper au vol les quelques détails qui donnaient à ma situation la précision que tu réclames. Des pièces à conviction, tu n'as que faire de les connaître, toi. Je les ai, moi, et cela suffit. D'ailleurs, je vois, à l'usage que tu es disposée à en faire pour te monter sottement la tête, qu'il vaut beaucoup mieux que je n'insiste pas. Je suis informée, moi, c'est l'essentiel. Je connais toute l'étendue de mon malheur: il n'y avait pas que la femme qui m'a informée qui fût en mesure de le faire; le premier avoué venu, celui auquel je me suis adressée, connaissait le fin du fin de la chose avant que je lui en dise les premiers mots. Tout Paris sait ce que j'ignorais; nos amies, tes amies le savent, et il faut l'extraordinaire isolement de ton honneur à toi pour que tu en sois encore à apprendre cela...
—Mais ton bonheur égalait le mien! c'est pourquoi tu étais ignorante. Et tu crois que cela me rassure?
—Mon bonheur égalait le tien, mais nos conditions de vie avec nos maris n'étaient pas du tout les mêmes; c'est pourquoi, si tu t'inquiètes de ton sort à propos de ce que je te raconte, tu es injuste envers le sort. Et puis, laisse-moi te dire, Mathilde, que, loin de compatir à ma misère réelle, tu ne penses qu'aux inconvénients tout à fait chimériques qui pourraient, par hasard, atteindre ta situation. Ce n'est pas trop gentil. Ah! je vois qu'on est bien seule!...