—Mais, je l'ai vu tout de suite tel qu'il est.

—Supposer que je sois incapable de me taire, même si l'on m'en prie, c'est manquer de confiance en moi... ou croire en mon imbécillité...

—Appelle les choses du nom qu'il te plaira; mais reconnais, toi, que j'avais mes raisons.

—Oh! il est facile de se retrancher derrière des raisons...

—Comme en toute querelle entre homme et femme, il y a en effet des raisons que ni l'un ni l'autre ne comprennent.

III

Pour la première fois, depuis douze années de vie commune, on entendit le ton s'élever chez les Angibault. Ce ton s'enfla, et, en même temps, il s'aigrit. Il passait, dans la maison, des rafales, un vent de tempête contenant en suspens des petits grêlons qui cinglent le visage. Les gens n'en revenaient pas. Le bruit se répandit à l'office que, sans doute, Monsieur avait fait de mauvaises affaires. Pendant des jours, d'un accord tacite, chacun des deux époux écartait le sujet de Lucie; mais alors c'était à propos de bottes qu'on se querellait. Quand on a un sujet de se quereller, qu'importe le vrai sujet de la querelle? Et puis, Mathilde ne pouvait, décemment, éviter d'aller voir son amie malheureuse. Elle y allait même de bon cœur, sans penser jamais aux retentissements que les malheurs de son amie avaient en elle, mais, au contraire, éprouvant un besoin de venir, elle aussi, confier des peines à un cœur compatissant. Et, dans ces confidences, de femme à femme, inconsciemment, elle exagérait.

Lucie d'abord fut stupéfaite: comment! il y avait de la discorde en un pareil ménage!

—Peux-tu croire, Lucie, que quelqu'un y échappe? Dans les ménages, ce qu'il y a parfois de bon, c'est le silence: les deux partenaires jouent sans parler; ou l'un des deux joue, tout au moins, et l'on en conclut que ça va bien...

—Comment as-tu pu, avec moi, garder le silence si longtemps?