—Oui, oui, dit-elle, je penche... en effet.

Et elle penchait!

Chaque jour elle arrivait chez Lucie, prétextant de ne pas pouvoir attendre la visite de son amie tant elle était inquiète du sort de la femme de cet indigne Clamoret et de la marche des événements concernant Lucie; événements réels, ceux-là: examen de la situation de fortune, commencement de la procédure en divorce, etc. Lucie s'était réfugiée chez madame Lagrainée sa mère: événement incontestable, encore, celui-là. Mathilde arrivait, empressée, comme on va chez un malade. Et, aussitôt posées les premières questions, par un brusque détour nullement feint, nullement cherché non plus, et presque à propos, tant nous avons l'habitude de nous servir de l'analogie dans la conversation, Mathilde glissait, comme par une pente naturelle et inévitable, glissait à la propre instruction qu'elle menait chez elle, sans le secours d'aucun homme de loi, encore, et qui avait abouti, chaque jour, à la découverte de quelque méfait du malheureux et innocent Henri!

Lucie, quoique ayant sujet de s'impatienter, la laissait aller, heureuse, après tout, d'avoir près d'elle une amie très sincèrement dévouée, confuse d'ailleurs aussi, puisqu'elle reconnaissait qu'elle-même avait semé le germe de la manie dont Mathilde était à présent atteinte. Et, après avoir résumé en deux ou trois points, les progrès de sa situation personnelle, elle était tout oreilles pour la pauvre Mathilde, lui prodiguant les objections, dénichant dans les recoins de sa cervelle pourtant bien fatiguée des motifs propres à détruire les sujets d'alarme. Les rôles étaient renversés: c'était elle désormais, la consolatrice.

IV

Lucie était désormais la consolatrice, mais Mathilde continuait à se rendre chaque jour chez Lucie comme à une mission de dévouement. Elle n'hésitait pas à croire sa présence et ses soins indispensables à Lucie, tant la présence et les soins de Lucie lui étaient devenus indispensables à elle.

Et il était vrai qu'elle s'alimentait près de Lucie des motifs de tourment dont elle avait, à présent, l'impérieux besoin. Mathilde était d'imagination un peu courte; et quand, à part soi, elle se demandait les méfaits qu'avait bien pu commettre Henri, elle se heurtait trop souvent pour sa frénésie à un casier judicaire d'une blancheur immaculée. Elle avait beau scruter le présent et le passé, elle ne découvrait pas un fait contre Henri à qui elle ne cessait de faire les scènes les plus déplorables.

Henri avait supporté ces épreuves jusqu'ici, avec le calme d'un homme de sang-froid, d'abord, et, en outre, d'un homme qui a pour lui le témoignage de sa conscience. Il était aussi fort intelligent, et il avait rapidement compris la nature du phénomène qui produisait de tels soulèvements dans son intérieur.

Un beau jour, il demanda par lettre un rendez-vous à Lucie Clamoret, et, à l'heure qu'elle voulut bien lui fixer, il se rendit à l'appartement qu'elle occupait chez sa mère.

—Ma chère amie, lui dit-il, je ne viens vous apporter, moi, malheureusement, aucun secours moral: vous ne doutez pas que je ne prenne part, de tout cœur, à votre malheur; hélas! une part d'autant plus vive que vous avez un malheur d'une nature particulière: il déteint!