—Personne ne pouvait mieux qualifier que toi celui qui a accompli ce beau coup. Permets-moi de te féliciter.
Henri ne se troubla pas. Il crut que Lucie l'avait vendu.
—Elle est un peu rosse, fit-il, de t'avoir dit que j'étais allé la voir, attendu que c'est pour son bien autant que pour le nôtre que j'ai fait cette démarche: tu te démoralises auprès de Lucie, ma chère amie; tu la fatigues, elle, au lieu de la secourir, c'est certain; quant à ce qu'il en résulte, ici, tu le vois: la vie est devenue impossible. Je n'ai à me reprocher ni ma visite à Lucie ni d'avoir prié ton amie de t'éloigner par tous les moyens.
Mathilde fulmina. Elle se leva de table en jetant sa serviette, au grand ébahissement des enfants et des domestiques. Non seulement pareille chose n'était jamais arrivée, mais nul n'avait vu l'apparence de l'ordre sérieusement troublée chez les Angibault, toute querelle, depuis les quelques semaines qu'une querelle était devenue possible, ne donnant son éclat que dans le privé.
—Je n'ai plus de mari, plus d'amie!... murmurait Mathilde d'une voix étouffée, en se retirant.
Et, se retirant, elle ne savait plus où aller, parce qu'il ne lui était de sa vie, arrivé de quitter la table, seule et en de pareilles conditions; elle allait d'instinct vers sa chambre, mais elle s'arrêta dès le salon, à la pensée que peut-être on l'y viendrait rejoindre. Elle se retirait, non pour être seule, mais pour produire un éclat et, en pareil cas, rien n'est pénible comme d'être condamnée précisément à la solitude discrètement muette. Le désordre de ses idées, d'ailleurs, était complet. Comme elle s'échouait, sur un divan, une clarté se fit soudain dans son esprit: «Mais Lucie ne m'a traitée ainsi que sur l'ordre de mon mari!» Elle pouvait donc reprendre Lucie, s'expliquer avec elle en lui parlant de l'odieuse tyrannie d'Henri. Si elle n'avait plus de mari, peut-être lui restait-il une amie.
La voilà aussitôt debout, courant à sa chambre, se chapeautant, se chaussant; et la voilà dans la rue hélant un taxi pour se faire conduire chez Lucie.
Lucie est à table avec madame Lagrainée, sa mère. On lui annonce madame Angibault. Lucie fronce les sourcils, mais elle est d'une infatigable complaisance; elle abandonne son repas afin de ne pas faire attendre Mathilde, et va la trouver au salon.
Scène d'attendrissement. Mathilde se précipite dans ses bras:
—Je t'en voulais, Lucie, mais je sais à présent que mon mari seul est coupable; c'est lui qui a exigé que tu te montres aussi dure avec moi. Lucie, Lucie! félicite-toi: tu vas divorcer, tu vas être à l'abri des hommes; ce sont des cannibales!