Le seul plaisir de sa grâce la tenait ainsi, et elle retirait de se plaire une secrète joie si bonne, qu'enroulée, au sortir du tub, en son peignoir de bain, ou repelotonnée sur elle-même au lit, elle demeurait les yeux clos, quelquefois fort longtemps, savourant en elle quelque chose d'assez imprécis, et qui était tout simplement l'ivresse naturelle et magnifique qu'a une femme d'être belle au milieu d'une atmosphère heureuse.
Ce fut à l'issue d'un de ces repos, que la jeune femme entr'ouvrant ses yeux humides de la douceur du rêve, réaperçut sur la petite table le carré de papier mauve et les quelques lignes interrompues que sa main avait jetées et abandonnées là. Ses yeux aussitôt s'élargirent et se fixèrent dans le vide comme il arrive lorsque se présente une de ces contradictions insolubles et plutôt flairées par l'instinct que saisies par l'intelligence. Un singulier mélange se fit en ses impressions et il lui parut que toutes choses, jusqu'à la lumière du jour, en étaient ternies. Elle n'allait pas jusqu'à se représenter la signification de ce papier, ce qui lui eût permis peut-être, ou d'en faire fi délibérément ou de concilier les oppositions qu'elle éprouvait. Elle en était simplement incommodée, désagréablement affectée. Ce bout de papier mauve prenait tout à coup des proportions encombrantes; elle eût donné beaucoup pour pouvoir souffler dessus, le voir s'envoler, disparaître à jamais.
Et elle se voyait, dans son demi-songe, soufflant à s'époumoner du côté de la petite table. Mais ce carré de papier était posé à plat sur une feuille de buvard, y semblait collé; elle soufflait encore: le papier se soulevait; il quittait le buvard, il tombait en voletant très gauchement; et filant brusquement, s'abattait vers la fenêtre; un petit coup de vent: il est parti. Enfin! elle est toute seule avec les choses qui la flattent et la caressent; elle va pouvoir aller, venir, quitter son peignoir, se laisser baiser la peau par les petits souffles tièdes, étaler ses cheveux... On frappe. C'est Catherine qui dit à travers la porte: «Madame, c'est une lettre qui vient de tomber par la fenêtre de Madame.—Ah! c'est bon, entrez donc, Catherine, et mettez-la sur la petite table.» Non, non, ce papier mauve ne sortirait pas de là. Déchiré, brûlé, il le faudrait regriffonner. Plié en quatre, mis sous enveloppe, jeté à la poste, il ramènerait de Néans quelque autre paperasse avec l'écriture de l'abbé, sinon l'abbé lui-même. Il y avait là quelque chose dont ce carré de papier mauve n'était qu'un misérable simulacre et qui ne fuirait par la fenêtre ou par toute autre issue que pour être ramassé et rapporté par quelque serviteur vigilant.
Elle fut prise d'un mouvement de colère, de cette révolte qu'excite la brisure faite à une harmonie, l'entrave apportée à l'amplitude caressante d'un sentiment, l'épine malencontreuse au pied de qui court de tout son élan. Elle se redressa vivement, sauta du lit; elle laissa tomber son peignoir pelucheux où elle s'était recroquevillée, en prit un de flanelle qu'elle se jeta seulement sur les épaules, et ainsi toute chaude d'émotion, s'assit à la petite table, se pencha sur la lettre de papier mauve qu'elle enserra d'une sorte de cage faite de toute sa personne, de toute sa féminité épanouie. Ses cheveux dénoués en partie, frôlaient le papier, son bras nu et parfumé s'y appuyait, son sein même se posait sur le nom de l'abbé, et son souffle emplissait et saturait cette cloche voluptueuse où la jeune femme achevait la lettre invitante et polie, semblait vouloir asphyxier de toute sa rage passionnée tout ce qui, de près ou de loin, ferait obstacle à sa joie de vivre.
XIX
M. Lureau-Vélin ayant vu les pieds sous la table reçut la confirmation de sa perspicacité. Il se flatta de la main la barbe, de cet air qu'il avait, de se caresser tout entier. On eût dit que, pour s'être laissé toucher, la jeune femme était plus désirable et jolie.
On dînait dans les jardins de la Villa-des-Fleurs. M. Durosay avait pensé être plus agréable à l'aimable homme qui l'avait ramené de la Grande-Chartreuse, en l'invitant dans ce milieu élégant. Des petites tables étaient disposées dehors, ornées de cyclamens mêlés de roses, et des bougies aux petits abat-jour de couleur répandaient de tendres lueurs diverses sur les visages et les gorges à demi découvertes des femmes. Les hommes, en smoking, gras et les joues rasées, souriaient à leurs compagnes ou aux mets. Il était charmant de voir un coude nu s'appuyer un court instant sur la nappe, et une main tapoter les cheveux en faisant scintiller les brillants. On chuchotait; de clairs rires de femmes éclataient tout à coup. Il y avait une discrète ivresse voletante parmi les petits souffles frais de la nuit, et des phalènes venaient aux bougies se brûler les ailes.
Madame Durosay portait un costume de foulard de soie bleu pâle ouvert en carré; deux ailettes de jais composaient sa coiffure, et ses bras étaient nus jusqu'au coude. Elle avait une façon de porter ses bandeaux en négligence, qui la mettait à part des femmes les plus jolies; mais sa simplicité et son bonheur l'ornaient mieux que tout le reste.
«Voici un petit gredin, pensa M. Lureau-Vélin en glissant un regard du côté du jeune homme, qui ne me paraît pas marcher sur des épines.»
La conversation s'engagea assez banale et M. Lureau-Vélin lui-même y eût éprouvé de la gêne, comme il arrive en présence de personnes occupées à un autre endroit, s'il n'eût découvert en la figure du docteur Grandier de quoi s'étonner, ce qui ne lui était pas commun. Et, tandis que l'entretien végétait jusqu'à se soutenir par l'énumération des vertus de M. l'abbé de Prébendes—que l'on attendait au train de minuit quarante—les esprits se divertirent de psychologie.