M. Grandier était à ce moment sur son champ de bataille et dans l'imminence d'une victoire qui s'attardait en escarmouches un peu énervantes à la longue, ainsi qu'il apparaissait au certain rictus de sa lèvre et au grésillement de sa prunelle incendiaire. Parfois, cependant, trouvait-il du charme à ces temporisations. Il avait tantôt un redressement hautain et volontaire du buste, et tantôt un complaisant sourire; il semblait paternel et tour à tour un maître, un tyran. Même, il se défendait mal d'une emphase apparente aux lignes de son visage: c'était lorsqu'il gonflait l'idylle, selon sa marotte, jusqu'à l'imaginer une humanité réduite et ployée en sa main. Et il y croyait jouer le rôle de l'intelligence, qui, parmi les instincts, trie, dirige, hâte et donne aux œuvres une forme et un sens. D'instincts épars et perdus, ou zigzaguant en directions contradictoires, il composait, il harmonisait une marche à l'amour. Et chaque minute en rythmait le pas, chaque bouffée de ce soir d'été imprégné du parfum des fleurs et des femmes, en soutenait le lent mouvement berceur, enjôleur et irrésistible, et l'aise éparse de cette heure de souper, les voix heureuses, les rires, en étaient le véritable chant qui lui venait éclater aux oreilles en large fanfare.

Il s'oubliait trop pour que son masque demeurât impénétrable à un habile homme. Mais on éprouvait une telle surprise à le traverser que M. Lureau-Vélin, tout blasé qu'il fût de la comédie humaine, en faillit pousser une exclamation. Que diable le satané bonhomme venait-il faire en cet épisode galant, à moins qu'il n'y éprouvât un intérêt sénile? Néanmoins, pour ce que la chose avait de pittoresque, il valait la peine que l'on en suivît les péripéties.

Il ne déplut pas à Esculape de recevoir l'interrogation mentale de M. Lureau-Vélin, et il arriva ce qui n'est pas rare dans la plupart des réunions où l'on cause: par-dessous la conversation anodine, un dialogue s'établit entre les esprits de ces messieurs, durant que madame Durosay et Septime s'épanchaient à leur manière et que M. Durosay était de cœur avec tous.

—Mon cher monsieur, pensait Esculape tout en lâchant un aphorisme au sujet du clergé contemporain, vous me voyez attelé à une besogne plaisante et redoutable, qui mérite votre assentiment et la rigueur des lois. La position que nous occupons donc l'un et l'autre vis-à-vis des hommes nous permet de causer...

—Je ne sais, interrompait M. Lureau-Vélin, si l'envie que j'ai de vous jeter de l'eau bénite me vient de parler de tous ces pieux personnages; mais la qualité de votre air bénévole, mon bon docteur, m'en donne la démangeaison...

—Dieu lui-même, au contraire, monsieur, dut faire un peu la figure qu'en ce moment vous me voyez, lorsqu'il coucha l'homme et la femme sur l'herbe molle et leur enseigna les caresses, car il concevait également le plaisir d'amour et la grande quantité de larmes qui seraient par ce moyen répandues; cependant Dieu souriait...

—À la façon d'un vieux monsieur!

—Impertinent et oisif gentleman! soupira Esculape, que n'accomplîtes-vous jamais un ouvrage pour apprendre combien malaisément les parties vous donnent l'agrément de leur beau jeu régulier. Le sourire divin fut purement philosophique, en même temps qu'il était l'escompte d'une joie un peu lente à échoir: donnez-vous donc la peine de voir le mal que j'ai.

Ils observèrent les amants durant que l'entretien roulait à la dévotion de Néans et que l'évocation de mademoiselle Hubertine la Hotte comblait d'hilarité M. Lureau-Vélin.

Les yeux de Septime, à ces soupers dans les jardins, reflétaient avec une netteté parfaite les féeries étonnantes et variées qui se jouaient en son âme. Sa gracieuse inexpérience y transformait toutes choses, rien de réel absolument ne paraissait en ces tableaux divers, toute image y subissait la transposition merveilleuse qui est l'œuvre ordinaire des cerveaux adolescents.