»Mais je t'ai annoncé une aventure et je n'ai pas l'air d'y arriver. Si, papa, j'y vais. Ce monsieur l'abbé est donc si fiévreux et si peu ménager de la santé de madame Durosay qu'il voulait l'autre jour faire l'ascension du Revard d'où l'on a vue sur le Mont-Blanc et nous y entraîner tous. Heureusement que le docteur s'opposait à ce que nous fissions cette expédition à pied, car il faut quatre à cinq heures de marche, et il faut bien ne pas savoir ce que c'est qu'une femme pour vouloir lui imposer pareille fatigue. M. Durosay se souvenait justement d'avoir fait cette excursion en garçon. Je te souligne en garçon parce que cette expression fut le sujet de plaisanteries interminables de la part du bon docteur, qui a l'esprit fort libre, et gênait un peu monsieur l'abbé en même temps qu'il chatouillait agréablement la vanité de notre excellent hôte.

»Quant à madame Durosay, elle est, je t'assure, bien insensible à ce passé de garçon, quoi que fasse son mari pour lui en éveiller de la jalousie avec toutes sortes de petits sous-entendus du genre de ceux que tu appelles «égrillards», mon cher papa, quand tu es avec tes amis du conseil. Nous apprîmes, par-dessus le marché, que du temps que M. Durosay montait au Revard en garçon, les dames y montaient à dos de mulet. Le docteur est quelquefois méchant et va loin; tu ne t'imaginerais pas tout ce que cette particularité lui fournit de prétextes à plaisanteries poussées presque jusqu'au mauvais goût, sans doute, puisque monsieur l'abbé en était sur le point de rire et s'en alla.

»Il fut convenu que l'on monterait par le chemin de fer à crémaillère, M. Durosay voulant à toutes forces revoir son ancien chemin de mulets. On accepta après délibération de faire à pied la descente. C'est alors que le docteur se souvint que M. de Prébendes, qui faisait tant le brave, ne pouvait descendre seulement de la villa jusqu'à l'établissement des bains sans avoir un point de côté, et lui interdit formellement de redescendre à pied du mont Revard. Monsieur l'abbé, qui est excellent pour moi au point de s'inquiéter de ma personne outre mesure, fit tout à coup la mine d'un renard pris au piège; on lui dit qu'il faisait celle d'une maman que l'on sépare de son bébé: il ne fut pas plus consolé par la comparaison que je ne fus flatté moi-même de ce qui m'en revenait.

»Nous partîmes munis d'alpenstocks et la taille ceinte de courroies où étaient appendus les manteaux enroulés. Dans le wagon, les voyageurs munis simplement de billets d'aller et retour écarquillaient les yeux devant ce harnachement et quelqu'un prononça le nom de Tartarin qui avait de l'à-propos. Monsieur l'abbé trouva matière à apologue sur les moyens divers de gagner les altitudes célestes, et le docteur tourna en dérision les anciens qui étaient durs et difficiles puisqu'il devait y en avoir aujourd'hui de si aisés comme en toutes les locomotions. La conversation eût tourné à l'amertume si l'on ne se fût trouvé au sommet du mont Revard sans presque s'être aperçu du trajet.

»Nous vîmes le Mont-Blanc. Mais quelqu'un ayant parlé du nouvel observatoire que l'on vient d'y construire, il n'y eut qu'un mouvement pour se précipiter à la lunette et tâcher de distinguer sur la grande masse de neige ce petit point. N'ayant pu l'apercevoir, on ne fit que le regretter et on en oublia d'admirer le Mont-Blanc. Monsieur l'abbé, lui, installé sur une plate-forme circulaire où l'horizon est figuré au tracé rouge, voulait savoir le nom de tous les pics visibles et localiser les noms qu'il lisait, vallées, villes et villages, parfaitement inconnus, d'ailleurs, et calculer la distance jusqu'à des villes fort éloignées que l'on apercevrait peut-être si l'on était de tant de mètres plus haut. Je vis venir le moment où je devrais faire les opérations nécessaires à ces recherches, et tu m'excuseras, cher papa, d'avoir évité ce casse-tête.

»D'ailleurs, madame Durosay m'appelait pour voir la vallée du lac du Bourget et la ville d'Aix, et je t'avoue que j'allais m'écrier tant je trouvais joli ce lac et tout ce pays qu'enveloppait une brume légère; et je me serais fait moquer de moi, car tout le monde jugeait le coup d'œil raté, parce qu'il y avait justement à cette heure une course de bicycles sur la route de Chambéry, que l'on aurait fort bien pu suivre d'ici sans cette maudite brume; quelques personnes même, à ce que j'ai compris, étaient montées pour cela.

»De sorte que, au bout d'une demi-heure, tous ceux qui reprenaient le premier train étaient déjà réinstallés dans le petit wagon. Nous y conduisîmes monsieur l'abbé. Il regardait par la portière notre bel équipage, nos alpenstocks, nos manteaux enroulés, nos gourdes, avec mélancolie et inquiétude, puisque tu sais que M. de Prébendes est une mère pour moi. Il se préoccupait de tout puisqu'il crut s'apercevoir que madame Durosay avait perdu ses châles et ses fichus de laine. M. Grandier lui fit observer que c'était moi qui les portais, en ajoutant que si la galanterie disparaissait du reste du monde, on la retrouverait chez moi. Ces paroles qui ne sont pas la trouvaille la plus originale de M. Grandier sont authentiques, mon cher papa, et ne parurent point satisfaire monsieur l'abbé qui est rempli, te l'ai-je dit? d'arrière-pensées incompréhensibles. Pour moi, j'aime beaucoup porter les châles de madame Durosay qui sentent extrêmement bon. Le train partit; monsieur l'abbé nous cria: «Bonsoir! à tout à l'heure!» et continua de nous regarder par la portière, où nous n'aperçûmes bientôt plus que son nez qui paraissait long. Le fait est qu'il n'eut pas de chance, car il se trouva justement que madame Durosay épinglait à ce moment ses jupes assez relevées, pour n'être pas incommodée dans la marche, de manière à ne pas plus cacher ses jambes que sa bonne humeur, et monsieur l'abbé s'incommode de ces choses-là comme du feu. M. Grandier dit que toutes les belles choses sont bonnes; en ce cas, il n'y avait pas de mal à voir ces jambes qui, papa, sont très bien.

»Le plateau du mont Revard qu'il faut parcourir pendant une grande heure, avant d'atteindre le petit sentier en lacet de la descente, nous a beaucoup amusés, parce qu'avec tous les mamelons, c'est absolument des Montagnes russes. On escaladait les monticules en s'accrochant aux grandes feuilles de gentianes qui, quelquefois, cédaient et nous valaient des chutes bien divertissantes, et on descendait les pentes à grande vitesse en s'appuyant de tout son poids sur l'alpenstock servant de frein. Inutile de te dire que les souvenirs de la même excursion «en garçon» et des «dos de mulets» revinrent ici nécessairement, car tu as dû remarquer, papa, que rien n'est si recherché comme agrément que la scie.

»M. Durosay nous raconta des histoires terribles à propos des grands trous obscurs qui se trouvèrent presque sous nos pieds et inopinément, au milieu d'un bois de sapins très touffu. On y peut tomber avec une grande facilité et nous tremblions et commencions, dans ce bois, à être pris d'idées noires quand tout d'un coup, aussi ras à nos pieds, aussi inopiné que les trous obscurs, nous apparut le trou immense de la plaine d'Aix-les-Bains et du Lac, empli de lumière et dont l'autre bord était fait de la Dent-du-Chat, plus haute que nous qui, cependant, étions à quatorze cents mètres. C'était tout à fait magnifique et nous nous serions arrêtés à admirer, si madame Durosay ne s'était sentie ses belles jambes brisées par la vue du sentier en lacet qui dégringolait à angles si brefs et si à pic que le suivre paraissait impraticable. M. Durosay fut, pour la première fois de sa vie, je pense, appelé «téméraire», car il l'est bien peu. «Bellotte! Bellotte! disait-il, n'ayons pas peur et pressons-nous, car il ne faudrait pas être pris par la nuit!» Ne trouves-tu pas que c'est désagréable d'entendre appeler cette jeune femme qui est si jolie: Bellotte! Bellotte! outre qu'elle avait bien déjà assez peur, sans qu'on ajoutât la crainte de la nuit, dans un pareil endroit.

»En effet, le soleil descendait plus vite que nous et il disparut derrière la Dent-du-Chat. Je vis que M. Durosay, qui allait devant, mourait d'envie de raconter au docteur son équipée de «garçon». Mais le docteur, qui a des moments vraiment poétiques, tenait à nous faire la description du ciel où il voyait, disait-il, une armée de mercenaires en fureur, brandissant des torches à flammes verdâtres et allant mettre le feu à un voile immense et sacré, tout de pourpre, qui, en brûlant, laissait choir sur les incendiaires des amoncellements d'or et d'étonnantes cargaisons d'oranges sorties de vaisseaux éventrés qui écrasaient les guerriers et éteignaient leurs torches vertes. Puis il nous fit frissonner en nous montrant, en bas, le lac qui était d'un vert si triste, si lamentable qu'on eût dit un grand œil mort. Madame Durosay le pria de se taire, car rien ne l'impressionne comme ces idées-là. Les grandes scènes effrayantes du ciel s'enfonçaient dans la nuit et nous-mêmes commencions de pénétrer dans un bois de pins très sombre. Madame Durosay était très fatiguée; comme elle était tout près de s'affaisser, je lui donnai le bras et monsieur l'abbé eût été bien heureux de lire en ce moment dans mon cœur le plaisir que j'avais à soulager les faibles, car j'y ai tant de penchant sans doute que je suis certain maintenant qu'à seulement toucher quelqu'un de très fatigué, j'éprouve une émotion bienheureuse.