»Eh bien! mon cher papa, dans ce bois sombre, nous nous sommes perdus, si complètement perdus qu'il nous fut impossible d'avancer d'un pas de plus, étant tombés en des ravins qui n'étaient que des lits de torrent, où M. Durosay roula de vingt mètres sur le derrière en manière de pirogue. Nous crûmes que madame Durosay allait se trouver mal: le docteur lui fit respirer des sels et il était assez peu rassuré lui-même, car s'il ne dit pas de mots blessants à notre chef d'expédition, il ne se gêna pas de lui faire observer que nous avoir mis dans ce cas était imbécile. La nuit était complète, nous étions aux trois quarts de la descente et il ne nous restait de ressource que de remonter. Je ne sais si tu te fais une idée de ce que cette perspective pouvait être. Eh bien! ce qui nous toucha le plus, ce fut le sort de monsieur l'abbé en cette affaire, qui nous attendait à dîner à sept heures, qui ne nous reverrait pas de la nuit et nous croirait dans les précipices. Madame Durosay s'assit au bord du ravin et se mit à pleurer, ne trouva plus son mouchoir et voulut bien prendre le mien. Je t'assure que c'était une scène bien triste. Il y avait un peu de parfum en mon mouchoir; elle me dit: «Comme ça sent bon!» elle sourit et se releva. «En avant! s'écria-t-elle la première.—Elle n'aura jamais la force de remonter là-haut, dit assez penaud M. Durosay.—Elle y remonterait dix fois, dit M. Grandier.» Et nous revoilà dans la nuit, sur le chemin du Revard.

»J'aime mieux ne pas te parler de cette montée qui fut terrible et dura deux heures. Chacun était penché vers ses pieds de peur de les poser dans le vide; on s'apercevait à peine les uns les autres; on se faisait des appels continus, quoique l'on fût à deux pas; on disait: «Voici la lune...», «non elle se couvre», et «ce pauvre monsieur l'abbé, ce pauvre monsieur l'abbé!» Tout d'un coup, cependant, la lune se leva très claire et illumina le grand trou avec le Lac et Aix et toute cette profondeur nous effraya. Enfin, parvenus tout en haut, nous rendîmes grâces au ciel. À ce moment, les sons de l'orchestre de la Villa-des-Fleurs, où nous aurions dû être, nous atteignirent, pauvres naufragés, là-haut. Alors nous fûmes repris par la pensée de l'angoisse de ce pauvre monsieur l'abbé à qui cette musique de l'après-souper devait rappeler l'heure avancée, sans le moindre signal de nous. Nous nous précipitâmes dans le fameux bois de pins aux trous effrayants, plus pressés de rencontrer quelqu'un à dépêcher sur Aix que d'arriver nous-mêmes à un gîte. La lune, brouillant tout sous ces fourrés, nous faisait prendre les pins touffus et noirs pour des clairières ouvertes, et les véritables éclaircies pour des arbres épais; nous perdîmes notre chemin et nous nous perdîmes les uns les autres. Ce fut un désastre. Une heure se passa là-dessous et le supplice recommença sur les mamelons en montagnes russes, la lune obscurcie de nouveau, tous points de repère disparus. Nous étions dans un état d'esprit bien étrange quand nous atteignîmes les chalets qui servent là-haut de refuge, d'où nous envoyâmes vers l'abbé et où l'on nous fit à dîner.

»Eh bien! mon cher papa, tout ceci n'est rien auprès de ce qui arriva à la suite de ces péripéties et qui fait que tout, comme je te le disais en commençant cette lettre, est devenu extraordinaire dans notre vie d'ici, auparavant si tranquille. Encore ne t'en parlerais-je point, si monsieur l'abbé, avec son penchant à l'inquiétude, n'était sur le point de convertir en événements graves les choses du monde les plus simples. Figure-toi donc, mon cher papa, que lorsque M. Grandier qui avait pris la chambre la plus reculée des trois que l'on mit à notre disposition, se mit à ronfler et que M. Durosay qui avait, avec madame Durosay, la chambre contiguë à la mienne, commença à lui faire concurrence, je compris au vacarme retentissant dans tout le chalet, que je ne pourrais jamais fermer les yeux, d'autant plus que j'étais fort énervé par les événements de la journée. J'étais donc parfaitement éveillé et avais même assez peur de la tempête qui s'était élevée et soufflait à tout briser parmi des torrents de pluie, quand j'entendis des portes s'ouvrir, des voix dans le corridor, et reconnus qui? quoi? je te le donne en cent: la voix de monsieur l'abbé. Quelques minutes se passèrent; on frappa à ma porte. J'allai ouvrir naturellement, assez ému. Je n'aperçus même pas le triste état dans lequel était monsieur l'abbé et ne vis que la façon de me regarder et de s'éloigner de ma chambre où il me dit ne vouloir entrer pour rien au monde. «J'ai voulu seulement vous avertir que j'étais là, mon pauvre enfant! sous le même toit que vous... la Providence m'y a conduit en des moments où vous ne m'y attendiez pas... ses desseins sont impénétrables... Allez! allez!» Est-ce assez étrange? Je n'ai pu rien tirer de plus. En vérité, comme je te l'ai déjà marqué plusieurs fois, ce pauvre monsieur l'abbé n'a pas de chance, car sans compter qu'il était dans un état bien piteux, tout ruisselant comme si on venait de le retirer de l'eau, tout gringalet, sa soutane collée au corps, est-ce qu'il n'est pas arrivé juste à temps pour s'imaginer entendre dans ma chambre «des chuchotements, oui, des chuchotements... et même pis!» m'a-t-il dit le lendemain, et aussi quand il a frappé, un grand cri qui ne venait sûrement pas de moi! J'ai fait observer à ce pauvre monsieur l'abbé que, vu les angoisses qu'il avait éprouvées dans la soirée à notre sujet au point d'aller lui-même chercher un guide et de se faire conduire au Revard au beau milieu de la nuit et à travers la tempête, il avait pu fort bien continuer à ma porte à se forger des tourments auxquels il n'est que trop enclin. Papa, n'est-ce pas vraisemblable? Mon observation était-elle déplacée, comme il l'a trouvé? Je crois que non, surtout quand il s'agit de ménager la réputation d'une personne respectable, même en l'esprit d'un prêtre, qui cependant est un cul-de-sac, comme dit M. Grandier. Enfin, grâce à cette qualité professionnelle, ce soupçon n'est qu'entre monsieur l'abbé et moi, ce qui n'en est pas moins fort désagréable, d'autant plus que monsieur l'abbé se livre à des mortifications extraordinaires et publiques comme si le diable était à la maison, ce qui, tout en laissant à croire que son esprit est troublé, pourrait bien, à la longue, troubler celui des autres. Ce n'est pas tout, il veut retourner à Néans, ce qui serait, je suis sûr, un grand soulagement pour monsieur le curé doyen; et il veut m'emmener avec lui, malgré les instances que tout le monde fait pour me retenir et le bien que me produit le séjour d'Aix, d'après encore l'avis de tout le monde.

»Enfin, ce n'est pas à moi à apprécier les façons de monsieur l'abbé, mais je te dirai qu'il a voulu me faire faire une confession générale, toujours à propos de l'histoire du corridor. Je trouve que la ville d'Aix est mal propice à la confession et moins encore à la générale et je passe mes jours, à présent, à me défendre de cette opération. Enfin, je me suis avisé d'un expédient en lequel j'ai la plus grande foi. J'ai promis à monsieur l'abbé, puisque ma parole ne lui suffit pas, de te dire toute la vérité et de m'en rapporter à ton jugement sur l'opportunité de quitter Aix où je suis attaché par les plus aimables gens du monde, où l'on remarque que je prends des façons, où monsieur l'abbé lui-même affirme que je me dégourdis, enfin où je suis plus heureux que je n'ai été jamais.

»Je crois, mon cher papa, que voilà mon engagement accompli, que ma lettre ne contient rien qui ne soit exact et que tu es suffisamment informé pour te prononcer. J'attends ton jugement avec la plus parfaite soumission et suis respectueusement, mon cher papa,

»Ton fils dévoué

SEPTIME.»

XXI

Lorsqu'il l'avait ravie par de lentes caresses sur les bras, il lui disait:

—Mais, m'aimes-tu?