Ce qui parut à tout le monde naturel.

Septime, en le remerciant, se retint de lui cracher à la face et en lui donnant la main, sentit, pour la première fois, qu'il haïssait quelqu'un.

Il se retira dans sa chambre, sous le prétexte d'une migraine, et la figure de cet homme séduisant et fort lui tint la compagnie d'un cauchemar inextricable. Il le revit en chacun des moments où il lui était apparu depuis ce jour où lui-même venant de découvrir sa fièvre amoureuse et brûlant d'une activité extraordinaire qu'il courait dépenser il ne savait où, avait heurté son élan contre cette voiture bruyante et cet homme à belle barbe. Et depuis lors, pas un répit, pas une heure qui ne fût occupée par lui, où l'on n'eût vu poindre quelque part son grand torse élégant, son geste sobre et poli, ou que l'on n'eût entendu sa voix un peu lente, au beau timbre et dont il semblait n'user que comme d'un instrument à charmer. À peine lui avait-on échappé lors de l'aventure du Revard, et encore n'était-ce pas lui qui en avait donné l'idée, un soir qu'il en redescendait avec une ribambelle de cocottes! Le pis était que cet être étrange, par une coïncidence bizarre, avait eu plutôt une influence heureuse sur son idylle, oui, une influence matérielle et morale. Il n'eût pas agi autrement s'il eût voulu qu'elle réussît; et il fallait constater que de l'exemple de cet homme parfait, une certaine force lui était venue en son rôle d'amant novice. Il pestait de lui être, malgré lui, redevable, et cette puissance de séduction, à laquelle lui-même était soumis, le faisait piétiner de rage.

Qui donc pouvait y échapper? M. Grandier ne jurait plus que par M. Lureau-Vélin; M. Durosay le voulait installer à Néans et M. l'abbé lui-même était conquis par sa politesse. M. Lureau-Vélin eût consenti plutôt à avoir une ride au visage qu'à ne point abonder dans le sens de chacun et eût éprouvé, de sa vie, le premier mouvement d'humeur à ne pouvoir, par hasard, improviser un terrain anodin où tout le monde se trouvât d'accord. Il avait au plus haut degré le sens de l'équilibre. Il mesurait sa nourriture au déploiement d'activité de la journée; on eût compté les kilomètres au nombre des bouchées qu'il mangeait, et l'on pouvait trouver de l'indécence à quelques-uns de ses écarts d'appétit. Il était en tous points un organisme admirable. Septime rêvait de le souffleter pour lui voir au moins le visage ému.

Et, retombant en sa mélancolie, il pensait: cela même ne serait point pour lui déplaire, et la galerie rirait de mon enfantillage! Car tous ces gens me paraissent un peu faits à son image, et ne se point émouvoir me semble la vertu première d'un homme bien élevé.

Ne pas s'émouvoir! Ainsi on arrivait à cela! Une chose devenait la préoccupation de millions d'êtres pensants: l'hygiène. L'hygiène! Tenir son cœur en bonne forme comme ses biceps; contenir sa cervelle comme son cœur. Tailler, rogner son enthousiasme; avoir des répugnances, des haines et des colères civiles et bien vêtues! Parmi les actes et les pensées chaotiques des hommes, se mouvoir alerte et souriant, comme un valseur parmi les coudes; au jour comme à la nuit montrer un charmant visage!

«Eh bien! moi, je te hais! je t'exècre, en dépit de l'hygiène qu'on ne m'a point enseignée. Je me trouble pour ta maudite belle face immuable; mon pouls bat; mon cœur se disloque et j'ai tout le corps et l'âme rompus pour avoir prononcé ton nom qui est «Sérénité». Je ne suis pas habile, moi, ni fort, ni beau, sans doute! Je me cogne et je me fais mal; je crie au mépris de toute bienséance! Je meurs d'envie de faire quelque acte digne des temps de la sauvagerie évidemment, puisque je voudrais te retourner dans ton sang calme un de ces poignards dont le nom même est usé, tout en poussant des exclamations emphatiques. Je te hais! Je te hais! Ah! je suis bien mal élevé!»

Il s'était soulevé sur le coude, le sang à la tête, et il vociférait en lui-même, les yeux hagards et la bouche toute desséchée de fièvre.

M. l'abbé poussa doucement la porte. C'était un autre malade, une autre fièvre! Depuis l'ascension nocturne du Revard, ce pauvre M. l'abbé ne sortait pas des mortifications, et il n'en était pas de cruelle qu'il n'inventât et ne s'imposât comme à plaisir. Il ne faisait plus qu'un repas par jour, et priait à genoux et tout haut dans sa chambre. Même, sa psalmodie portait sur les nerfs de tous. Le reste du temps, il prenait peu de part à la conversation, sinon pour parler d'indulgence ou de suprême pitié, car au saint courroux de son âme, une grande bonté surnageait. Impuissant contre les événements, il espérait et attendait l'intervention divine.

Il fut atterré dès l'aspect de la figure de Septime et crut que le sol allait s'entr'ouvrir, dès sa première parole.