Soudain une obsession le prit; un besoin irrésistible de dire une chose quelconque, une chose sans à-propos, une de ces choses qui s'élèvent dans le champ de l'imagination comme un nuage perceptible à peine, mais que l'œil ne peut souffrir un instant, qu'il veut voir disparaître ou crever aussitôt en tempête, de ces choses enfin dont on n'est pas maître et qu'il faut dire, dire sur-le-champ, malgré toutes les raisons du monde:
—Dites, est-ce décidé que ce monsieur viendra à Néans, avec sa voiture?
Alors et tout à coup elle le regarda. Pourtant, il était sûr qu'elle ne le voyait pas. Dans son visage immobile, le regard semblait descendu brusquement à une surprise profonde. Il se rappela son regard un peu analogue, un soir, dans une loge, au cercle, durant qu'un violoncelle chantait. Il lui sembla que quelque chose se mouvait au fond des citernes aux eaux bleues; et ce quelque chose monta. Ce fut lent, comme un seau au bout de sa corde qui affleure en vacillant. Et quand cela approcha, il sentit qu'elle le regardait maintenant, il crut qu'elle l'examinait, le toisait, le jugeait, avec son bel air grave de déesse superbe. Elle raidit ses bras et dit seulement:
—Allez-vous-en! Voilà le jour, vite, vite, allez-vous-en!
Après cela, il ne sut plus rien de ce qui arriva; n'eut plus que la sensation de marcher, marcher devant lui, toujours, sur une route inégale dans le petit jour froid de l'aube. L'immense glace du Lac où une montagne couleur de roses se mirait, où toutes sortes de gaîtés matinales jouaient, le repoussa. Il erra parmi la tendresse des verdures, parmi les buissons emperlés de roses et les lointains aimables des rochers des montagnes léchés par l'aurore. Cette fête lui souleva le cœur, lui parut abominablement navrante. Il voulait se cacher, s'enfouir en quelque trou obscur. Où aller? Ses jambes étaient rompues, il s'affaissait. Rentrer? Non, non! il ne rentrerait pas!
XXII
Septime ayant laissé choir sa tristesse au bord de la route de Chambéry, où il s'était endormi, harassé, comme un pauvre chemineau, pouvait y être recueilli, par n'importe qui, d'abord; ou par quelque fiacre revenant à vide, et par plusieurs personnes dépêchées tout exprès en différentes directions, de la Villa Julie où l'on se rongeait d'inquiétude. Mais il le fut par M. Lureau-Vélin.
Rien ne lui pouvait répugner davantage que d'être redevable de quoi que ce fût à cet homme. Retourner à Aix, à son côté, était un comble.
M. Lureau-Vélin revenait, en voiture à pétrole, de visiter les Charmettes, au delà de Chambéry. En reconnaissant le jeune homme, il stoppa. Il eut l'extrême clairvoyance de ne pas s'étonner le moins du monde de le trouver ainsi défait, et dans la posture d'un vagabond, et vint lui chatouiller le nez avec toute la grâce familière et taquine d'un frère aîné. Il lui parla aussitôt comme s'il le rencontrait au Cercle et eut une façon si attrayante de faire revivre les épisodes du roman de Rousseau dont il venait de voir l'aimable cadre, que le pauvre garçon en faillit oublier ses malheurs. Il tint à le reconduire jusqu'à la grille de la Villa Julie, de sorte qu'il eut sa part de la fête qui éclata dans les esprits pour le retour de l'enfant prodigue et, voyant que l'on comblait celui-ci de questions, répondit pour lui avec simplicité:
—Mais nous avons été faire un petit tour ensemble.