Cette fois, les jambes de Septime vacillèrent. Il se sentit la bouche pleine d'amertume; le cœur lui tourna, il demeura un peu en arrière, et, comme on allait atteindre le petit pont de bois, il s'affaissa contre un massif épais de lilas et de lauriers-cerises. Il écouta le bruit des pas sur le pont; distingua, sépara les pas de l'un et de l'autre des deux êtres qui s'en allaient. Ce bruit, en son étourdissement, lui parut immense, solennel et grave; quelque chose comme, à un Jugement dernier, le dos tourné du Seigneur s'en allant de vous, définitivement. Il eut la force de les suivre encore du regard, dans l'obscurité; il espérait, sans savoir pourquoi, qu'ils regarderaient en arrière. Mais ils ne se retournèrent même pas.

Il se sentit tout froid et tout pâle, avec les tempes emperlées de fines gouttelettes de rosée glacée. Il était si jeune encore que le désir de secours, souhaité à sa défaillance, ne fut qu'un désir de tendresse. Il eût dit, comme les fillettes en danger: «Maman!» si ce cri, dont il ne faut pas rire, n'eût été éteint, dès sa première jeunesse, dans sa gorge. Il en appelait l'équivalent, sans le trouver. Tendresse! tendresse! gestes féminins et ronds dont la vue fait pleurer! chose tiède et molle, et d'essence forte cependant, qui calme et ravive! Elle ne prenait pour lui le nom d'aucun être vivant, nulle forme humaine, en sa mémoire, n'incarnait ce divin charme, ce baume miraculeux, nulle forme, hormis celle—quelques heures trop belles,—celle qui s'en allait à présent de lui, sans se retourner, sans avoir pris garde qu'il avait été là et même qu'il l'avait outragée en son expansion nouvelle! Il poussa seulement un cri faible et anonyme, qui n'eut aucun écho dans ce désert sentimental. Et, un court instant, il perdit connaissance.

Le clapotis et l'odeur de l'eau l'affectèrent dès le réveil de sa conscience. Ce petit chuchotement monotone l'exaspéra en même temps que la saveur fade qui montait des vases de l'étang lui donnait des nausées. Il s'imagina que sans cette eau, il percevrait encore le bruit des pas des amants sur les feuilles mortes et les brindilles de bois sec. Il se coucha, prêta l'oreille avec une attention ardente, comme s'il n'eût plus rien désiré que cela, distinguer encore le bruit de ces pas! Il en eût été comblé! Il pensa à se relever et à courir. Mais, outre qu'il se trouvait harassé, quelque chose lui présentait ce cours d'eau comme la limite qu'il ne franchirait plus, comme un obstacle définitif entre l'objet de son amour et lui. En effet, il éprouvait le besoin que quelque chose de matériel vînt confirmer d'une façon brutale l'impossibilité morale trop évidente d'affronter de nouveau les deux êtres dont il avait chauffé le baiser de son haleine. Il rampa sur l'herbe humide, et il était, au bord de l'étang, le torse, le cou, le nez, l'œil et l'oreille tendus, comme un fauve, vers la clairière, qu'il savait s'étendre de l'autre bord jusqu'à la maison, et où, s'il eût fait moins obscur, il eût peut-être encore reconnu des silhouettes, perçu le mouvement d'un corps. Et, n'entendant, ne voyant rien, il imagina qu'il entendait et voyait encore; il s'hallucinait par un effort fatigant et il se condamnait à épier perpétuellement les gestes elles paroles de ces deux images heureuses que sa présence, son regard ni son souffle ne pouvaient troubler.

Il s'exténuait. Il lui parut qu'il avait vécu des semaines depuis le coucher du soleil, tant les émotions se succédaient en intensité. Tout cela se passait en de brefs instants. Il crut qu'il allait encore une fois défaillir. Mais sa faiblesse se traduisit par une pesante montée de larmes qui l'allait peut-être sauver. Le silence, la nuit et le contact de l'herbe refroidie l'environnèrent du terrifiant appareil de la solitude, une torture non abolie, affreuse aux âmes tendres qui ne sont pas suffisamment trempées de pensée. Pas un être aux environs de sa vie morale! Et pis! Pas un être n'avait été jamais pour lui celui qu'on cherche, celui qu'il faut. Cette femme le trahissait; l'abbé lui avait été une sorte de tuteur, mais trop sec, ou tout à coup onctueux, mais mal à propos, à la façon qu'est pour un jeune cep délicat ces échalas de pins à écorce rude et çà et là gluants et collants de filaments résineux. M. Grandier l'effrayait par sa philosophie. Ces constatations passaient à l'état très vague en son cerveau surexcité; l'heure nocturne amplifiait son malheur. Il dépassa les limites de la raison. Il se crut un être voué de tout temps à la réprobation. Son vice était d'être trop épris, trop ému. Il ne trouvait pas où loger cette surabondance. Il n'y avait pas de place pour lui dans la vie. On voyait tous les autres s'emboîter assez bien; ils ne paraissaient ni trop grands, ni trop gauches, ni trop boiteux. Lui, à chaque instant, était blessé ou blessait; il n'était pas né viable, devait produire l'effet d'un monstre. Sa gorge se contractait et ses yeux brûlaient, il attendait le spasme de sanglots qui avortaient. Il les implorait comme le leurre d'une caresse. Sa nature de voluptueux rejaillissait en ce désir dernier d'expansion, et il en prévoyait le charme avec une acuité étonnante. Il était impatient de l'instant où la douleur serait si abondante qu'il ne pourrait manquer de suffoquer. Qui donc lui avait dit que les larmes viennent au solitaire comme de douces personnes amies dont les belles mains promenées sur le visage signifient: quelqu'un est là! quelqu'un est là! On n'est plus seul dès qu'on pleure. Les larmes n'aboutissaient pas.

Une porte qui donnait sur les champs fut poussée, à quelque cent mètres, et Septime reconnut les voix du docteur et de M. Durosay. Ces messieurs rentraient un peu en retard d'une excursion dans la campagne. Ce fut une réapparition soudaine de la vie d'antan que le pauvre garçon brûlé de fièvre, et qui vivait des temps en chaque minute, s'était formé déjà à considérer dans un reculement profond. Il en perdit l'exaltation de sa douleur et fut ramené au point de la réalité, ce qui fut pire. En entendant ces messieurs partir d'un vaste éclat de rire, durant qu'ils refermaient la porte des champs, il résolut de mourir, et là, tout de suite. S'il ne s'exécutait pas aussitôt, c'était que la mort, qu'il n'avait jamais envisagée véritablement, l'épouvantait tout à coup.

—Mon cher ami, disait M. Grandier, l'histoire des grandes actions est celle de l'écrasement des scrupules. Nous ne voyons pas, dans les annales du genre humain, d'homme à conscience timorée qui fasse à peu près bonne figure; en revanche...

Les paroles se perdaient pour Septime, lorsque ces messieurs, qui s'approchaient lentement, passaient derrière les branchages épais de cytises plantés le long de l'allée.

—... Votre monsieur de Thérouette est à bas, par la force des choses; le bateau qui ne sait pas régler sa voilure au temps qu'il fait est destiné à périr; ainsi se trient, s'assimilent ou s'éliminent dans l'estomac les aliments selon le corps qu'il faut nourrir. Soyez donc avec les choses qui ont la force, ou même et mieux, faites-les, si vous avez l'intelligence d'en découvrir le sens...

M. Durosay riait avec toute sa bonhomie naturelle à quoi s'ajoutait la ronde jovialité d'une «belle affaire» accomplie. Grandier, qui découvrait dans la «force des choses» une collaboration singulière à son œuvre, se montait, s'échauffait, de peur d'être obligé de constater qu'elles allaient peut-être au delà... De sorte que Septime entendit l'éloge de M. Lureau-Vélin, acquéreur de Saint-Pont, éloge aussi dithyrambique qu'il l'avait composé tantôt lui-même. Ce M. Lureau-Vélin avait la chance d'être exalté pour les motifs aussi divers qu'indépendants de lui. Au fond Grandier se fût contenté que madame Durosay fût ressuscitée et eût connu l'amour aux lèvres de ce jeune homme anodin qui allait partir demain en laissant derrière soi la traînée d'un parfum efficace. Mais les choses en décidaient autrement. Une page, peut-être un peu légèrement parcourue au livre de sa philosophie, s'offrait aujourd'hui en évidence aux yeux du docteur Grandier, et il y était traité de la perpétuité et de l'amplitude croissante du mouvement qui suit l'impulsion, dans le domaine moral. Mais il s'entraînait à approuver cette loi et à en bénir l'application. Et il touchait le cynisme en sa façon d'en parler à M. Durosay.

—Vous installez à votre porte cet homme charmant, capable par son esprit et par son seul aspect de donner le goût de la vie et de la lumière à notre pauvre taupinière de Néans... Ce que les Veulottes ont d'un peu rustique, d'un peu «soupe aux choux», hein? comment dirai-je? Cela était bon autrefois, mais à présent que nous avons une petite femme qui se porte bien, sacrédié! qui va aimer le mouvement, la distraction... eh! aïe donc! dame! dame!...