Isabelle n’était ni jolie ni très jeune. C’était une femme menacée d’embonpoint, les cheveux teints, la figure et la bouche assez fraîches. On ne savait si elle était timide ou guindée ; elle ne semblait pas à son aise ; et les deux amis et Gérard lui-même avaient je ne sais quoi de bien compassé depuis qu’elle était là. On se fût cru chez un ménage bourgeois, où la femme, peu habituée au monde, fait cent efforts pour donner à entendre qu’elle sait vivre. Jamais repas ne fut plus digne, jamais propos ne furent plus décents et plus mesurés. Je fus tenté plusieurs fois de dire à Gérard : « Les Chanclos, non, non ! ne sont pas une maison où l’on se rase. » Car je comprenais qu’il s’y fût « détendu ». On était chez eux beaucoup plus libre que chez lui.

Quantité de sujets de conversation évidemment gênaient Gérard et Isabelle. Le nom d’un certain café du quartier Latin, jeté par moi, répandit un froid ; le nom d’un bal public parut disgracieux à entendre ; enfin, il n’y avait pas jusqu’à ce merveilleux jardin du Luxembourg, qui s’étalait non loin de là et dont l’on voyait par la fenêtre un angle de verdure, qui ne rappelât sans doute quelque mystère douloureux au ménage. Il y eut un soulagement quand, de retour dans la glaciale bibliothèque, ces messieurs du Conseil d’État et de l’École des sciences politiques abordèrent des questions d’ordre administratif. J’eus un aparté avec Isabelle.


Comment avais-je gagné sa confiance ? Elle me laissa entendre qu’elle menait plusieurs vies superposées, dont la plupart dissimulées soigneusement à Gérard. Aucun des amis de Gérard, j’en eusse juré, n’ignorait ce que j’apprenais là. Isabelle avait un besoin inextinguible de narrer sa propre histoire à tout venant. Et d’ailleurs, prenant ainsi les devants, et vous gagnant par ses confidences, elle obviait aux rapports qu’un ami étourdi peut faire : « Tiens ! j’ai rencontré l’autre jour Isabelle avec un grand brun », ou bien : « Ah çà ! Isabelle a donc de la famille à Saint-Germain ? » Mais elle n’était point du tout habile ; elle ne gouvernait pas le moins du monde sa parole ; elle savait son défaut, et c’est à cause de cela qu’elle adoptait devant Gérard cette tenue austère, ces propos neutres, cette attitude de personnage officiel, qui nous avaient incommodés pendant la première partie de la soirée, mais qui ne semblaient pas déplaire à Gérard, car si Gérard aimait à se « détendre » chez les autres, il était flatté que l’on pût dire que chez lui, même en ménage irrégulier, on se tenait très comme il faut.

Je ne causais pas depuis trois minutes avec Isabelle, qu’elle me disait avoir perdu un enfant qui aurait aujourd’hui sept ans, que ce pauvre petit s’appelait Gustave, qu’il était si joli que son père aurait certainement fait tôt ou tard pour lui ce qu’il n’aurait pas fait pour la maman :

— Oui, monsieur, il me l’avait promis ; c’était bien dans son idée de régulariser… Là-dessus, pan ! voilà cette malheureuse scarlatine…

Le chagrin d’Isabelle durait encore ; elle s’oubliait ; je crus qu’elle allait pleurer et j’en étais un peu gêné, car Gérard, ou les deux amis tout au moins, n’allaient pas manquer de penser qu’Isabelle me parlait déjà de son petit. Elle soupçonna ma crainte, elle me dit :

— Claude le sait ; je ne lui ai rien caché… Même qu’il m’a proposé, le Jour des Morts, de m’accompagner sur la tombe, au cimetière Montparnasse. Ça, non, je ne l’ai pas voulu. Pensez donc, si le père avait eu, lui aussi, l’idée d’y aller !…

— Et il l’a eue probablement, puisqu’il aimait tant son fils !…

— Oui, oui, monsieur, il l’a eue, vous pouvez m’en croire. Il n’a pas tenu toute sa parole, non, et en cela, il est fautif, mais je ne laisserais pas dire de lui que ce n’est pas un homme de cœur, et bon, et généreux…