Il habitait un petit appartement, rue de Vaugirard, entre la rue Bonaparte et le musée du Luxembourg, dans une maison vieillotte, à porche vénérable et belle cour. On grimpait tout en haut. Une bonne proprette m’introduisit dans le « bureau de monsieur », bureau, ma foi, fort bien, avec bibliothèque vitrée contenant la rigide collection du Dalloz, pendule familiale de zinc doré, photographies de gens intègres et de professeurs en robe ; des codes partout, et la Gazette des Tribunaux. Quel sérieux ! Non, rien, rien vraiment, d’un séduisant jeune homme de vingt-sept ans !
Claude parut et me dit aussitôt :
— Que je t’avertisse : motus, devant mon amie, sur la soirée chez les Chanclos… A propos, ces gens sont bien gentils : ils me bombardent d’invitations… Pendant que nous sommes seuls, donne-moi un avis : dois-je accepter ?
— Drôle d’avis ! n’es-tu pas d’âge à savoir ?…
— Je veux dire tout simplement : « Est-ce une maison où l’on se rase ? »
— Ce n’est pas non plus une maison où l’on s’amuse. Le père et la mère, tu as pu en juger, même sous le travestissement, ne sont pas ce qu’on appelle de « joyeux fêtards ». On lit chez eux la Revue des Deux Mondes, et l’on fait maigre le vendredi.
— Tu comprends, dit-il, moi, si je vais dans le monde, j’aime que ce soit pour me détendre un peu.
Je souris, non sans inquiétude. Qu’appelait-il « se détendre », puisqu’il vivait librement chez lui, en garçon, avec sa maîtresse ?
Deux jeunes gens entrèrent : l’un était son collègue au Conseil d’État, l’autre un élève de l’École des sciences politiques. Ni l’un ni l’autre, pas plus que Gérard, d’ailleurs, n’avaient cette attitude gourmée ou fate que l’on prête volontiers à ces messieurs des doctes écoles ou des corps imposants de l’État : ils semblaient d’assez gais compagnons même, mais ils mirent une sourdine à leurs propos et rectifièrent leur tenue quand la jeune femme, qui jouait ici le rôle de maîtresse de maison, entra. Ils la connaissaient ; lui serrèrent la main. On me présenta :
— Isabelle !