L’ami qui racontait cela souriait.

Bernerette était informée que je devais revoir Gérard dans l’intervalle de deux de mes visites au Ranelagh. J’affectai de ne point parler de lui avant qu’elle-même ne m’y invitât. Elle ne se pressa pas. Le dîner et une bonne partie de la soirée se passèrent sans qu’elle fît mine de se souvenir du « lancier de Nemours », et je me disais à part moi : « Faut-il qu’elle mette tant d’application à dissimuler l’intérêt qu’elle prend à lui ! » Et, en même temps, je pensais : « Mais c’est ma réserve, à moi, qui est suspecte ! Pourquoi, puisqu’on sait ici que j’ai dîné cette semaine avec Gérard, pourquoi est-ce que je tarde tant à dire simplement : « Je l’ai vu ; j’ai dîné avec lui. » Si Bernerette est fine, elle est en droit de supposer de moi : « Il est jaloux. » Parlons donc ! Non ! je ne pouvais pas parler.

Un moment, s’agita entre nous la question de savoir quel jour avait eu lieu la première d’une pièce aux Variétés, où j’assistais, où monsieur et madame de Chanclos n’assistaient pas. Je n’ai aucune mémoire des dates, je dis :

— C’était vendredi.

Bernerette me dit :

— Non. Vendredi, vous dîniez chez monsieur Gérard.

Je convins qu’elle avait raison.

Je dus aussi pâlir un peu, car je surprenais sous ce petit front la pensée qui ne l’avait pas quittée de la soirée : « Il a dîné vendredi chez monsieur Gérard, il va nous parler de lui… Tiens ! il ne nous parle pas de lui… Ah çà ! va-t-il nous parler de lui… » Et enfin : « Attends un peu, mon bonhomme, je vais t’obliger à nous parler de lui ! »

En effet, je fus acculé à un mensonge assez humiliant ; je dis :

— A propos !… et moi qui oubliais…