— Et l’autre ?…

L’auditeur au Conseil d’État ne broncha pas, car il ne me croyait pas informé. Je dis alors, moi aussi :

— Oui, en effet, et l’autre ?…

Il fut surpris un instant, me regarda, comprit qu’Isabelle m’avait parlé dès la première entrevue comme elle l’avait fait sans doute à lui-même. Il dit :

— L’autre ?… Eh bien, oui, ce sera alors probablement notre devoir d’avertir Claude qu’il n’est pas le seul amant d’Isabelle, et alors…

— Alors, dit le jeune homme, il faudra bien qu’il rompe avec sa maîtresse.

— Alors, dit l’auditeur, il rompra avec nous et il épousera sa maîtresse !


Le paradoxe était amusant. Le chemin de ces messieurs et le mien étant le même, nous ne nous séparâmes pas que je n’eusse entendu toute l’idylle du beau Claude et d’Isabelle.

Il l’avait rencontrée dans un café du quartier Latin, celui-là précisément dont le nom, prononcé par moi pendant le dîner, avait paru si malséant ; un des amis, présent ce soir, l’accompagnait et avait été témoin des premières paroles échangées. Isabelle portait alors le deuil de son petit garçon, et ses cheveux blonds, sous le crêpe, lui donnaient un certain air de belle jeune veuve, et de dignité douloureuse, destinés à séduire définitivement le correct et sérieux Gérard. La conquête, toutefois, avait été un peu trop facile, et de ceci un ami avait été témoin, mais Gérard aujourd’hui niait cette particularité, et il disait à son ami : « J’ai voulu me flatter ; tu ne sauras jamais ce que j’ai eu de fil à retordre. » Elle avouait la perte d’un enfant, se disait mariée d’abord, puis, quelque temps après, donnait à entendre qu’elle n’avait été que fiancée à un jeune officier d’infanterie de marine, parti inopinément pour le Tonkin, d’où il n’était pas revenu… Par malchance, Gérard la rencontrait la même semaine dans le jardin du Luxembourg, au côté d’un monsieur qui lui tenait la taille enlacée.