— Tiens ! c’était là l’hôtel des Chanclos !… bon Dieu ! comme tout passe !…

Il fallut donc s’arrêter là, d’abord pour tourner la boue, et puis pour voir ce qui est maintenant à la place de l’ancienne habitation des Chanclos. Une sorte de palais monumental a dévoré le joli hôtel du baron de Chanclos et son voisin, celui de la princesse V*** ; et les arbres admirables des deux parcs, ces beaux platanes, ces marronniers, ces vieux ormes tordus, ces érables d’argent, dont le feuillage se diversifiait si gaiement même avant l’automne, un boulingrin solennel et plat en a rasé la forêt, la gaieté, la fantaisie colorée et l’agréable ombrage, pour découvrir, en noble perspective, au bout du jardin français, une fontaine, elle aussi monumentale, et copie de Versailles. Enfin, il ne reste rien du passé, que nos souvenirs ; et, puisque sous notre régime de bouleversements rapides, la chose écrite seule a quelque chance de se faufiler entre les décombres et les murs nouveaux, je veux essayer d’évoquer à la place de ce qui est aujourd’hui, ce qui n’est plus et qui, il n’y a pourtant pas de cela dix ans, était la jeunesse, la vie charmante, la plus riante promesse d’avenir. « Bon Dieu ! comme tout passe !… »

C’est la voix de Bernerette de Chanclos qui me frappe avant toute chose au moment où je me penche sur ce trou déjà obscur qu’est une dizaine d’années en arrière. Je l’entends, sous les marronniers garnis de feuilles nouvelles… C’était une voix qui, vers la quinzième année, avait pris je ne sais quel timbre à la fois argentin et grave, laissant, après coup, une résonance comparable à celle de certains angélus frais et mélancoliques, qu’on n’entend que dans la campagne à la tombée du jour : quand Bernerette avait parlé, comprend-on cela ? ce n’était pas fini ; elle avait projeté dans l’atmosphère quelque chose d’exquis, et qui voletait ou demeurait là, en suspension, comme des vapeurs ou des parfums. Et cette voix n’était pas juste dès que l’on essayait de l’employer pour le chant, c’est assez étrange ; et Bernerette avait, en outre, un petit défaut de prononciation, un besoin de manger quelques syllabes, comme si elle eût été pressée, la pauvre petite, et comme si les mots lui eussent paru trop longs pour le peu de temps qui lui était donné. Ce défaut-là pouvait bien être un charme. J’entends cette voix sous les marronniers !… J’arrivais, en familier de la maison, et Bernerette me criait de loin :

— Henri ! Henri ! il y a du nouveau : nous nous costumons le 23 !

Tout est fini. La voix joyeuse qui a résonné ainsi sous les marronniers ne résonnera plus nulle part ; et les marronniers qui en ont arrêté les vibrations pour les garder plus délicieuses, sont dépecés et brûlés. Oh ! la petite torture subtile et savante qu’est un instant précis d’autrefois qui apparaît en fantôme !

Je me souviens qu’après m’avoir annoncé la soirée, Bernerette empoigna un bout de chien loulou nommé Joë, qu’elle avait, et, le tenant par les pattes de devant, elle lui fit faire prestement trois tours de ronde. Je voulus être de la partie ; je saisis une main de Bernerette et une patte de Joë, et nous tournâmes jusqu’à ce que le chien se fâchât.

J’avais vingt-cinq ans, Bernerette dix-neuf. Je n’étais pas trop gai de ma nature ; elle non plus ; mais la perspective d’un bal costumé a des vertus qu’on cherche en vain à approfondir : notre désir d’être ou de paraître différent de ce que nous sommes suffit peut-être à en expliquer l’attrait considérable chez la plupart des femmes et des hommes.

Elle se mit aussitôt à me parler de ce bal costumé et me dit que sa mère avait invité et fait inviter « des quantités de gens », jusqu’à des inconnus, pour danser. Elle sourit finement en disant « des inconnus », parce qu’elle avait un goût, peut-être excessif, de l’imprévu, de la chose nouvelle, et je la taquinais là-dessus quelquefois :

— Vous êtes lasse de vos amis, Bernerette ; vous en voudriez d’autres !…

— Non ! disait-elle. Mais le prince Charmant, dame ! pour qu’il se présente, il faut bien que les portes soient ouvertes !