Elle ne songeait pas le moins du monde à me faire mal, en disant cela. Hélas ! je ne prétendais pas à jouer jamais le rôle de prince Charmant : il y avait si longtemps que j’étais l’ami de Bernerette ! A présent, quand je recueille les souvenirs de ce temps-là, je m’aperçois que moi, j’aimais Bernerette. Mais je ne le croyais pas. On peut aimer sans savoir qu’on aime : c’est que, pour nous cacher un sentiment inopportun, l’esprit recourt à des ruses merveilleuses. Dépourvu du bandeau qui m’aveuglait, est-ce que j’aurais pu approcher Bernerette deux fois la semaine sans faire la figure d’un jeune homme aspirant à sa main ? La main de Bernerette, non vraiment, je n’y pensais pas ! Je n’étais qu’un petit avocat, débutant et quelconque. Mademoiselle de Chanclos était ce qu’on appelait encore dans ce temps-là un « très beau parti ». Aussi il fallait voir comme j’avais le cœur léger, comme je badinais, riais, soulevais les épaules lorsqu’il s’agissait de ces passions auxquelles on fait allusion dans les saynètes et dans les pièces de vers fameuses que l’on récite dans les salons ou que l’on chante au piano ! D’être jamais épris, moi, ah ! non, je ne courais pas risque que l’on me suspectât ! Pour moi-même comme pour tout le monde, ah ! que j’étais donc un garçon tranquille !…

Comme Bernerette disait avoir choisi pour elle, à ce bal, le costume de la Finette de Watteau, je m’écriai :

— Bravo ! vous me donnez une idée !

— Laquelle ?

— Je serai, moi, l’Indifférent !

Madame de Chanclos descendait à ce moment les marches du perron ; elle m’entendit et dit :

— Voilà qui vous ira bien.

Et le bal eut lieu le 23. Je ne le vis guère. J’y fus de très mauvaise humeur et le quittai rapidement. C’est ce soir-là qu’il m’apparut que je n’avais de vrai plaisir qu’auprès de Bernerette. Bernerette se prodiguant à tous ne fut pas à moi deux minutes. Elle avait beaucoup de succès avec son toquet, son pli Watteau, sa guitare ; il y avait ce qu’on a raison de nommer un monde fou ; des jeunes gens nombreux, des danseurs en quantité suffisante ; et la Finette, c’est-à-dire la grâce, la fantaisie, l’esprit, la chanson qui fait rire et pleurer, passait et repassait des bras d’un mousquetaire encombrant à ceux d’un long imbécile d’arlequin ; des bras d’un Incroyable à ceux d’un Roméo ; des bras d’un nègre authentique, en roi mage, hideux, à ceux d’un magnifique lancier de Nemours, beau, svelte et grand garçon, qui vint à moi, après un quadrille, et me dit en me tendant la main :

— Mes compliments, mon cher, tu es joliment bien dans la maison : nous avons causé de toi tout le temps, mademoiselle de Chanclos et moi…

Je n’avais pas reconnu en lui un ancien camarade de lycée, Claude Gérard. A peine avions-nous échangé quatre mots, qu’une Junon le réclamait, et je vis que plusieurs femmes le suivaient des yeux. Peu après, Bernerette valsait avec un homme masqué par une tête de veau. Je m’en allai. Devina-t-elle, je ne sais comment, ma retraite ? La voilà qui échappe à ce monstre et qui court à moi :