Sur le pont, à l’avant, Bernerette et moi, assis l’un près de l’autre, quand l’obscurité fut tombée, quand la mer, longtemps attendue, eut soulevé notre bateau sur ses eaux vigoureuses, quand un bien-être indéfinissable nous eut engourdis, quand l’odeur de l’air salin mêlé aux parfums de la campagne nous eut grisés, nous sentîmes tous les deux que des minutes inoubliables s’écoulaient. Nous avancions, nous avancions dans l’ombre ; des ormes tordus, des peupliers frais et frissonnants, des meules de foin semblaient courir ; l’air nous fouettait comme une averse ; on n’entendait que le bruit sourd et régulier de la machine et la friture de l’eau coupée par l’étrave du vapeur ; chacun, instinctivement respectueux de ces belles heures, se taisait ; on désirait que le voyage durât longtemps, longtemps ; et l’on savait que l’arrivée dans l’estuaire lumineux était plus magnifique encore que le voyage. Nous avions eu tant d’intimité, Bernerette et moi, depuis quelques semaines, tant de plaisir commun aujourd’hui, une si voluptueuse entente dans ce voyage nocturne, qu’elle put, sans que je m’en étonnasse, me prendre la main. Je la lui abandonnai un court instant. Ma complaisance fidèle lui laissait croire que je suivais sans cesse son rêve secret, en ami dévoué. Je le suivais bien, mais d’une autre manière. Ah ! fallut-il qu’elle en fût possédée, et obsédée, et toute gonflée, de son rêve ! Elle me dit, ma main dans la sienne :
— Henri ! Henri ! dites-moi, où croyez-vous qu’il soit, en ce moment-ci ?…
Je ne lui répondis pas ; je retirai doucement ma main. Elle ne m’en demanda pas plus, d’ailleurs ; son cœur trop plein avait crevé ; c’était fait.
Dans le silence, dans la nuit, se prolongèrent nos émotions, à tous deux. Je fus content qu’elle ne pût pas voir ma figure qui, malgré une si forte préparation, ne manqua pas d’être secouée, et de son côté elle put croire que je ne la voyais pas pleurer. Et, lorsqu’elle fut un peu calmée, elle soupira, se pencha vers moi et murmura :
— Quelle confiance ai-je en vous pour vous en avoir tant dit !
Je souris parce que son énorme aveu avait tenu en une petite syllabe : il. Elle crut que mon sourire était encore de bonté, et je vis bien qu’elle n’avait pas un seul instant soupçonné mes émotions véritables. A l’extrémité où je m’étais laissé entraîner, je ne pouvais plus compter de sa part sur aucune pitié, elle ne me ferait désormais grâce de rien, l’atroce petite amoureuse !…
Nous arrivions dans l’estuaire ; je remarquai tout haut comme il était beau ; je nommai les feux ; c’était une ressource opportune, cela me donnait quelque contenance et m’excusait de ne rien dire.
J’eus malgré moi, de la rancune contre Bernerette. Que nos sentiments sont étranges parfois ! Celui-ci me surprit. Je méditai à ce propos toute la soirée, en me promenant, solitaire, sur les remparts de Saint-Malo. Comment pouvais-je en vouloir à Bernerette à cause de son aveu ? Je connaissais son secret ; j’en suivais, jour par jour, depuis plusieurs mois, la marche souterraine. J’avais, qui plus est, accepté tacitement le rôle d’ami muet des choses de son cœur ; autrement dit, son aveu m’était fait depuis longtemps, puisqu’il s’était laissé deviner ; la formule seule de l’aveu manquait ; eh bien ! elle avait été prononcée enfin ! Voilà tout. Mon étonnement, mon mécontentement me découvrirent les résignations hypocrites du cœur. Je me croyais résigné ; ma raison seule l’était ; mais la passion, le noyau sauvage que n’atteignent pas les opérations de culture pratiquées à l’épiderme ou dans la pulpe du fruit, projetait un jus amer qui me donna un moment la nausée. Je vis qu’en ses profondeurs, ma passion, cette bête, elle, espérait toujours.