Nous reprîmes nos causeries avec Bernerette. Elle lisait, depuis qu’elle était à la mer. Imagine-t-on ce que son père lui avait permis de lire, en fait de romans « convenables » ? La Princesse de Clèves et Dominique ! Je lui dis :
— Lisez n’importe quoi, excepté cela.
Peu après, elle m’annonça :
— Vous savez, je les ai lus tout de même.
D’ailleurs, les deux romans l’avaient également ennuyée. Elle jouait au tennis ; elle était très courtisée, car sa langueur lui donnait un grand charme. Elle s’obstinait à prendre des bains de mer : Dieu ! qu’elle était jolie, coiffée d’un petit foulard bleu d’azur, d’où s’échappaient des cheveux blonds qui faisaient les rebelles !… Et jamais, non, pas une fois, le nom de Gérard ne fut prononcé entre nous. Une des « Cinq ou six » était à Dinard ; elle dit un jour, à la villa, en décrivant un certain Anglais, champion au match de tennis :
— Figurez-vous un Claude Gérard blond.
Bernerette ne sourcilla pas, ne chercha pas à voir l’Anglais. Je m’en assurai. Elle le vit une fois, par hasard, et ne dit rien de lui, n’eut pas un trait qui bougea.
C’était bien ce qui pouvait arriver de plus grave. Qu’il eût donc mieux valu qu’elle parlât de Gérard à tort et à travers !
Nous fîmes, un beau jour, le merveilleux petit voyage de la Rance. On prend un bateau à Saint-Malo le matin, on remonte le cours de cette rivière sinueuse aux bords de verdures déchiquetées, on va visiter Dinard, on revient le soir, et la nuit vous prend à demi échoués, faute d’eau, à marée basse. On attend, anxieux, entre des prairies et des arbres, le secours indispensable de la mer ; enfin on perçoit son bruit de cavalerie lointaine, et aux dernières lueurs du crépuscule, on la voit accourir, comme à un rendez-vous, à un relais ; elle supplée la rivière tarie et vous remporte à cet estuaire admirable où l’on voit d’un coup, au sortir des ténèbres, les feux de Saint-Servan, de Dinard et de Saint-Malo.