— Non, non. Nous avons encore bavardé beaucoup, l’autre soir…
Mais les yeux de Bernerette s’enfonçaient ; une ombre les envahissait. Les Chanclos avaient une petite villa à Dinard, où ils allaient chaque année. On me demanda :
— Vous verra-t-on par là ?
Je dis :
— Mais oui ! mais oui !
Et l’idée me vint aussitôt de faire une excursion à Jersey.
J’allai à Jersey par Granville et j’en revins au bout de peu de jours par Saint-Malo, où l’on est presque à Dinard. Il n’y avait pas trois semaines que je n’avais vu Bernerette : elle était méconnaissable. J’en fus tellement frappé que je ne pus cacher mon impression à sa mère. Madame de Chanclos croyait que le mer lui était mauvaise. Mais la mer lui était favorable les années précédentes ! Eh bien, et le médecin ? Le médecin voyait là une crise physiologique : Bernerette s’était beaucoup développée cette année, trop vite ; il en était résulté une fatigue de l’organisme, et maintenant elle maigrissait. Tout le monde avait vu cela, comme le médecin.
Bernerette m’accueillit avec une joie presque compromettante : on eût pu croire que c’était moi de qui l’absence la faisait souffrir ; et, à la façon dont les parents m’entourèrent, je me demande s’ils ne pensaient pas à ce moment que leur fille m’aimait. Que n’auraient-ils pas fait pour lui être agréables et sauver sa santé ! On jugea Saint-Malo trop loin ; on voulait m’avoir à Dinard. Je tins cependant pour Saint-Malo d’où je venais chaque jour en barque.
— Mais si vous chaviriez ! me dit madame de Chanclos, du même ton que sa fille, peu de temps auparavant, m’avait dit : « Si je vous perdais !… »