Elle m’écouta, me laissa parler, m’interrogea elle-même, m’obligea à éclaircir la situation en ses menus détails. Elle me stupéfia : elle n’avait pas la moindre gêne, pas la trace de cet embarras qu’une toute jeune fille éprouve à parler d’un homme à un homme ; ce qui lui restait de plus juvénile était qu’elle manquait tout à fait de pudeur ! Quand je pensai l’avoir édifiée sur l’attachement de Gérard pour sa maîtresse, et lui avoir enlevé, comme cela s’imposait, toute espérance, un petit silence s’écoula : nous étions arrivés au bout de l’allée pour la quatrième fois ; nous traversâmes le groupe de la famille et reprîmes notre marche en avant. Une lune d’octobre, qui semblait courir comme une folle à travers de gros nuages floconneux, argentait par endroits la Loire et ses saulaies ; Bernerette me dit :
— Mais il n’a pas refusé de venir au Ranelagh cet hiver ?
Je regardai, un moment, sans répondre, ces deux yeux fiévreux qui me parurent lumineux dans l’ombre comme ceux d’une chatte.
Je lui dis, sans ménagement, la vérité :
— Il n’a répondu ni oui ni non.
Elle accepta cela sans sourciller, et dit :
— Vous n’avez pas insisté ?
Au risque de lui tordre le cœur, je lui dis encore la vérité :
— Si fait ! si fait ! j’ai insisté : ne lui ai-je pas fait entendre qu’il y avait chez vous des femmes, et de jolies, folles de lui !…
Cela ne la choqua point du tout. Je la vis, la bouche ouverte, happant, par avance, la réponse que Gérard avait faite à cela.