— Comprendra-t-il ?
Elle n’eut pas un mot de pitié pour moi qui attendais d’elle : « Mais mon pauvre ami, vous me renoncez là dedans ; on jurerait que je ne vous suis de rien !… »
Alors, je lui dis :
— Bernerette, voyons ! pourquoi vous opposez-vous à ce que nous dissipions chez vos parents la même méprise que nous détruisons ici ?
— Je n’en sais rien, ma foi, me dit-elle. J’ai peur de je ne sais quoi, d’un grabuge…
Et je pensais, à part moi : « C’est cette méprise qui m’a inspiré et a rendu obligatoire pour moi mon intervention auprès de Gérard… » Bernerette n’avait pas, assurément, escompté cette conséquence qu’elle ne pouvait prévoir… Mais le génie de l’amour, ou l’inconscience profonde qui veille à notre conservation ne lui ont-ils pas commandé de s’attacher désespérément, aveuglément, à cette méprise ? Je me souvins de ses larmes inexplicables, le soir où je lui demandais : « Mais pourquoi ne pas parler à vos parents ? » Elle pleurait, pleurait stupidement, et me disait avec un air de bêtise vraiment surprenant chez elle : « Vous voyez ! vous voyez ce que vous faites !… » Il semblait bien que cela ne voulût rien dire du tout : pourtant, en dissipant le malentendu ce jour-là, j’évitais peut-être d’écrire aujourd’hui à Gérard !…
A ma grande surprise, je reçus presque courrier par courrier une réponse de Gérard ; je n’en attendais point de lui ; ma lettre n’en demandait aucune. Je feuilletai huit pages de papier mince, entièrement couvertes d’une écriture curieuse : grande, allongée, couchée, probe, avec je ne sais quelle apparence féminine. Gérard m’écrivait de Paris ; il n’était donc point parti pour le voyage projeté avec Isabelle ? En effet, il n’était point parti ; il m’en fournissait la raison avec abondance : le brave Gérard me narrait au long ses déboires. Le contenu de ma lettre n’avait pas déterminé ces confidences, évidemment, mais ma lettre elle-même, ma lettre quelle qu’elle fût, arrivant chez lui dans le moment où il éprouvait un immense besoin de posséder un confident. Je soupçonnai que son collègue au Conseil d’État subissait près de lui une légère disgrâce pour lui avoir trop justement ouvert les yeux. Gérard me croyait au contraire fort peu renseigné sur son ménage ; il avait soulagement à me le décrire lui-même et dans les limites où il désirait que je le connusse. En substance, voici quelle était sa thèse : Isabelle, de qui les goûts furent toujours honnêtes, était sur le point de se laisser épouser par un homme sans scrupules qui, après lui avoir promis jadis le mariage, l’avait rendue mère et puis l’avait abandonnée. Cet homme ne s’avisait-il pas de vouloir aujourd’hui réparer sa faute ! et Isabelle de se laisser succomber à l’appât d’une situation régulière ! Certes, c’était une femme, écrivait Gérard, digne qu’il la retînt lui-même par un lien pareil, mais d’une part, il avait à compter avec les préjugés de sa famille et du Conseil d’État, qu’il eût négligés, à la rigueur ; mais, d’autre part, Isabelle poussait la probité jusqu’à se juger indigne d’être sa femme et de pénétrer dans son monde. Il était très perplexe, très ennuyé, le beau Gérard ; il avait besoin de causer avec quelque homme de sens droit et qui comprît, « pour avoir vu Isabelle », la légitimité de son attachement pour elle.
Une telle crise, inespérée chez Gérard, me contraignit à brusquer les événements. Je conservais, pour ma part, tout l’appétit du martyre désirable, autrement dit toute la rage secrète qui m’excitait à assister moi-même à mon propre supplice.
Je conseillai à Bernerette de faire inviter Claude Gérard à la chasse !…
Elle eut quelques battements des paupières ; moi aussi ; et Gérard fut invité à la chasse.