J’avais, moi, envie de voir Bernerette, car sa pensée me tourmentait sans cesse. Mais j’éprouvais une aversion insurmontable à l’entretenir de son amour ; je crois même qu’elle s’en était aperçue déjà à la Tourmeulière, et, à partir de ce moment, ne m’avait-elle pas traité en ennemi ? Et l’idée que j’étais son ennemi m’était plus odieuse que celle de lui parler de Gérard.
Elle avait découvert que je ne la servais qu’avec dépit ; et peut-être que je l’aimais ! Dès lors, combien devait-elle me haïr ? Dans la proportion de ce qu’elle aimait l’autre. Non ! non ! Je n’irais pas au Ranelagh le 15 !
J’écrivis que j’étais empêché. Puis je me mordis les pouces pour avoir écrit cela. Le 15, toute la journée, je ne tins pas en place ; que n’aurais-je pas donné pour entendre, dans un coin du salon, le soir, Bernerette me parler, fût-ce de Claude !…
A part moi, j’attendais un de ces mots de madame de Chanclos, comme j’en avais tant reçus, me priant de venir le jour qu’il me plairait. Mais le mot, je ne le reçus pas. Je pensai : « On attend ma visite… » J’allai faire ma visite avant Noël. Je me trouvai perdu dans une assemblée nombreuse. Bernerette n’avait pas encore pris d’inquiétude ; elle était jolie à un point qu’elle n’avait jamais atteint, un peu nerveuse, toutefois, car elle attendait la visite de Claude. On parla de lui ; on parla de sa visite probable, comme on l’avait tant fait l’année précédente.
J’admirais, en tremblant, la confiance que se crée l’amour, inconsidérément, et pour cela seul qu’il s’en nourrit.
Tout le monde savait que Claude Gérard avait passé une quinzaine de jours à la Tourmeulière ; et les cinq ou six femmes qui s’étaient particulièrement intéressées à lui poussaient de petits « Ah ! ah !… » fort entendus ; et les langues allaient.
Claude Gérard ne vint pas. A la fin de la journée seulement, on s’avisa de se souvenir qu’il faisait bien difficilement des visites, et la raison pour laquelle on l’en avait tout bas excusé l’année précédente, à savoir ses succès de joli homme, n’était-elle pas bonne cette année ? Oui, pour tout le monde ; non, pour Bernerette. J’étais ému, moi, à la pensée de l’angoisse qui pouvait torturer Bernerette ; mais quand le salon se vida, je m’aperçus bien, moi, qui connaissais Bernerette, qu’elle n’avait pas perdu sa confiance ; elle ne souffrait d’aucune angoisse : son rêve édifié chaque jour par les soins assidus de son instinct vital même, qui en avait le besoin absolu, devait avoir atteint aujourd’hui toute sa consistance ; il fallait d’autres coups pour l’ébranler ! Tandis que je songeais à ce curieux mystère de l’amour, je m’aperçus aussi que j’allais me trouver presque seul et qu’on ne m’avait point prié de rester à dîner. Je saluai ces dames, qui ne me retinrent pas.
Dehors seulement, en même temps que le brouillard glacé du Ranelagh sur mes épaules, je sentis toute la gravité de l’événement qui m’atteignait : je n’étais plus rien dans la famille de Chanclos.
Le cœur de Bernerette gouvernait cette maison : je ne l’avais que trop remarqué lors de la méprise fâcheuse ! Du jour où s’était imposée la certitude que c’était Claude Gérard que ce cœur voulait, tout l’espoir et le désir de la maison s’étaient tournés vers Claude Gérard. Le moyen, quand on est père ou mère, de ne pas croire que votre fille ne subjuguera pas qui elle a choisi ? Le moyen, quand on possède de la fortune, de ne pas croire que le jeune homme qu’on a choisi acceptera ?
Sur le quai de la gare de Passy, je retrouvai une dame qui était sortie cinq minutes avant moi de chez madame de Chanclos et qui attendait le train ; elle me fit de tout petits yeux. Je lui dis :