Je marchai de long en long ; je m’impatientai ; je me pesai à la balance automatique. La grande aiguille, mise en mouvement, oscilla, entre deux ou trois chiffres dorés ; j’entendis dans la machine comme un petit râle prolongé de vieille femme ; une claire sonnette tinta et, sur le ticket qui me glissa dans la main et qui portait d’un côté la photographie de S. M. la reine Ranavalo, et de l’autre, en trois couples de chiffres superposés, mon poids, dont je ne me souciais guère, je m’obstinai à composer avec ces chiffres, en retranchant 9, comme au baccarat, — quelle idée ! je ne suis ni joueur ni superstitieux, — je m’obstinai à composer une date, une date du mois prochain, par exemple, une date qui devait être celle d’un inévitable malheur. J’obtins le chiffre 6. « Le 6 janvier, me dis-je en montant enfin dans mon train, le bel espoir de Bernerette et de sa famille croulera ; comment ? je n’en sais rien encore ; mais il ne peut, en effet, tarder à crouler… » Un monsieur qui s’assit en face de moi, favoris blancs, large rosette à l’ancienne mode, un médecin peut-être, me regarda avec un intérêt gênant ; c’est que je devais faire une figure assez singulière : mi-souriant à cause de ma puérilité, mi-terrorisé à l’idée de la catastrophe inévitable.

Je fus délaissé momentanément par la famille de Chanclos, non de façon à m’en pouvoir froisser, mais de façon sensible à un ami ancien et familier. J’espaçai mes visites et j’écourtai celles que je fis. Je crois que madame de Chanclos s’imaginait volontiers que tout le monde avait commis, à Paris comme à la Tourmeulière, la même méprise qu’elle-même à mon endroit ; et l’on manifestait à présent pour dissiper ce malentendu. Peut-être aussi me faisait-on expier le tort que j’avais eu de ne le pas dissiper moi-même sans retard…

Dans la première semaine de janvier — où il n’y eut point du tout de catastrophe, — je me rencontrai chez madame de Chanclos avec Claude Gérard et je mangeai des bonbons qu’il avait offerts. C’était la première fois qu’on le voyait depuis la Tourmeulière. Chacun était si préoccupé de lui, on avait de lui tant parlé, tant pensé, tant imaginé, que, lui présent, si calme, si réservé, si peu brillant hormis par sa jolie figure, chacun se trouvait refroidi, embarrassé, désappointé. Il était là enfin ! eh ! bien, oui, voilà tout. C’était un joli garçon. Il ne montrait ni une joie particulière de se trouver là, ni une attention personnelle à mademoiselle de Chanclos ; il était pareil à ce qu’il avait été avant la quinzaine à la Tourmeulière. Et cette quinzaine, alors, qu’avait-elle donc été ? Un flirt entre une jeune fille et un joli garçon. Telle était la vérité banale, désespérément médiocre, tragiquement ordinaire, qui éclatait, à mes yeux du moins, en cette visite attendue pendant toutes les heures que contient une période de deux grands mois d’hiver, par le cœur enivré d’une pauvre petite amoureuse !

Claude Gérard se leva, au bout d’une demi-heure. On en fut tout étonné ; on le pria de revenir dîner sans façon. Mais il était retenu. Il y eut, chez la maman et chez la fille, un court moment d’angoisse, bien apparent à tous, malgré le masque des sourires. Mais cela ne dura pas le temps même qu’on le remarquait ; elles se tinrent bien toutes les deux ; la mère y eut plus de mérite que la fille, car celle-ci n’avait pas fini d’espérer.

Comme on avait prié devant moi Claude Gérard de vouloir bien rester, on me pria tout de même. Mais, moi aussi, je prétextai que j’étais retenu.


Trois semaines plus tard, je fus invité à dîner pour le commencement de février. J’acceptai. Je dînai. Claude était invité ; il avait refusé par une lettre qui fut jugée charmante.

Bernerette se trouvait de nouveau, comme tous les ans, disait-on, un peu anémiée par l’hiver. Mais elle n’avait pas cessé d’espérer.

Moi, je ne savais plus, ma foi, ce que devenaient Gérard et sa maîtresse ; on ne me le demanda point, d’ailleurs. Tant que Bernerette espérait, elle était fière, presque un peu hautaine. Elle ne s’était abaissée que par désespoir et à bout de ressources ; et je crois qu’au fond elle ne me pardonnait pas d’avoir été son confident, le témoin de sa détresse, et un peu aussi son valet…

Je me mis à bouder, ou, admettons plutôt, j’essayai d’oublier. Je croyais avoir oublié Bernerette lorsque, chaque samedi soir, je me félicitais de n’avoir pas été au Ranelagh ; mais la vérité est que je m’en félicitais trop longuement et trop régulièrement chaque semaine, je m’en félicitais quelquefois le lendemain et pendant la moitié de la semaine suivante, et je passais l’autre moitié à me dire : « Je n’irai certes pas samedi ! »