Enfin, les premiers jours de mars arrivèrent sans que j’eusse manqué à ma belle fermeté. Il est juste de dire que ces dames, de leur côté, semblaient tenir le même serment : je n’entendis pas une fois parler d’elles. Aussi dès la fin de février commençai-je à remplacer les petites félicitations que je m’adressais si complaisamment, par quelques marques de dépit, inavoué à moi-même d’abord, jusqu’au jour où je m’entendis frapper le sol de mon talon et dire tout haut : « C’est un peu fort !… » Ah ! il fallut bien reconnaître que j’étais vexé, et que ce que je nommais à part moi « l’abandon » de la famille de Chanclos m’était extrêmement pénible.
Allais-je finir par retourner au Ranelagh ? Capituler ? Non pas ! Voici le parti qui me sembla infiniment plus digne que d’aller au Ranelagh : aller chez Claude Gérard !
Il va sans dire que je ne voulus reconnaître aucune connexité entre ces deux démarches possibles, aller au Ranelagh, aller chez Claude Gérard. Cependant, pourquoi aller chez Claude Gérard ? N’avais-je pas résolu, et ceci depuis un mois, de laisser tomber mes relations avec ce garçon ? Oui. Eh bien ! à présent, la démangeaison me prenait d’aller chez Claude Gérard ! Et j’y allai.
Je sonnai et fus longtemps à la porte ; je sonnai de nouveau ; la petite bonne enfin parut, environnée de quatre personnes : on visitait l’appartement. Je demandai M. Gérard ; la bonne me dit qu’il était sorti, « et qu’il n’y avait personne ici ». Cet excès d’information me paraissait dissimuler bien gauchement la présence d’Isabelle ; et comme j’élevais un peu la voix pour exprimer mes regrets de ne pas trouver là Gérard, une porte s’entr’ouvrit et quelqu’un chuchota :
— C’est vous ? Entrez donc un peu !…
Et Isabelle se montra, agitant et frottant son peignoir : elle sortait d’un cabinet obscur où elle s’était tapie pendant qu’on visitait.
— Vous déménagez donc ?
Elle me regarda avec cet air de dédain qu’on a pour les personnes mal informées de ce qui se passe. Et elle me fit entrer dans la salle à manger.
— Je vois, dit-elle, que j’ai du nouveau à vous apprendre !…
Elle parlait confidentiellement, et en outre, d’un geste, semblait couper toute communication entre ses paroles et la bonne, d’ailleurs retournée à ses affaires.