— Te souviens-tu du père Passereau ?
C’était notre commun professeur de rhétorique. Et les souvenirs de lycée affluèrent. Nous fûmes, sans nous être aperçus du chemin, sur la place de la Concorde. Gérard ne me dit mot de la soirée du Ranelagh ; je n’y fis moi-même aucune allusion ; il semblait bien aise de me revoir ; il parlait avec abondance et sans m’ennuyer, je l’avoue ; je jugeai tout de suite qu’il était demeuré le brave garçon que j’avais connu sur les bancs. Il était vraiment joli homme ; je le voyais bien au regard des femmes qui allaient à lui comme les papillons du soir à la lumière ; mais lui ne semblait pas y prendre garde ; il n’en tirait aucune vanité ; il était accoutumé, sans doute, à ces hommages muets des inconnues ; peut-être en était-il las.
Comme nous inclinions vers le boulevard Saint-Germain, en face du Palais-Bourbon, une jeune femme, d’une beauté célèbre, portant une des premières toilettes printanières, passa dans une victoria découverte et donna à mon compagnon, le temps que les chevaux ralentissaient au tournant, ses yeux splendides ; tout autre homme en eût été affolé. Je ne pus me retenir de le lui faire remarquer. Il sourit. Je lui dis :
— Tu sais qui est cette femme ?
Il ne le savait pas. Je la lui nommai. Il me dit :
— J’ai une amie que je te présenterai si tu me fais l’amitié de venir un soir dîner chez moi sans cérémonie.
Est-ce que l’appréhension que j’avais eue lors du bal costumé n’était pas absurde ? Voyons ! Pour deux simples questions de Bernerette : « Ce jeune homme, quel est-il ? Et peut-on le recevoir ? » voilà mon esprit et mon cœur en campagne, et je passe une nuit blanche à marcher comme un homme trahi !… Que ce jeune homme eût plu à Bernerette, quoi d’extraordinaire à cela ? D’autres jeunes gens, à ma connaissance, déjà précédemment avaient plu à Bernerette. Quant à Claude Gérard, il ne m’avait même pas parlé d’elle ; les femmes lui étaient assez indifférentes ; il avait une maîtresse qui les devait éclipser toutes, c’était évident. J’allais la connaître.
Je dînai au Ranelagh avant d’aller chez Claude Gérard. Là, il ne fut parlé que de la soirée, mais de Claude Gérard à peine. On l’avait trouvé bien ; il avait fait honneur au bal costumé, oui, mais d’autres jeunes gens aussi. Allons ! ce n’était pas celui-là encore qui « nous » ravirait Bernerette ! Et je pensais ce « nous » un peu comme l’eussent fait monsieur ou madame de Chanclos, peu pressés, cela va sans dire, de marier leur enfant unique. Ce fut d’un ton bien dégagé, vraiment, que je dis à Bernerette, pour m’acquitter de ma promesse :
— Je vais vous donner les quelques détails annoncés sur ce monsieur Gérard !…
— Donnez ! dit-elle.