— Je vous donnerai des détails sur Claude Gérard !

— Ah ! fit-elle.

Et je vis dans son œil que c’était cela même qu’elle attendait, penchée sur la rampe.

— Mais, dites-moi tout de suite, reprit-elle, c’est un jeune homme qu’on peut recevoir ?…

— Sans travestissement ? Mais oui, Bernerette !

Elle n’insista plus pour me retenir ; elle quitta l’escalier et disparut.

Je rentrai chez moi à pied, par le plus long. Je marchai beaucoup, cette nuit-là. Dieu ! qu’il faisait beau sous ces allées du Ranelagh, voûtes de verdure, silencieuses et profondes ! Comme un petit hôtel, environné d’un jardin, a l’air de bien dormir !… Les maisons, dans la rue, le passant les frôle, il les touche et il semble un peu qu’il leur marche sur les pieds ; mais derrière ces grilles, ces haies de fusains et ces plates-bandes gazonnées, sombre velours si pur, les petits hôtels ont un sommeil abrité, heureux, et qui fait du bien au passant. Leur paix et la fraîcheur nocturne me retinrent, — je le croyais du moins, — et je fus près d’une heure à faire les cent pas dans le Ranelagh.

Et puis, quelques journées passées, du travail, des soucis d’autre sorte atténuèrent le malaise de cette soirée. Je ne pensais pas trop aux mousquetaires, aux arlequins, aux nègres ni au lancier de Nemours, lorsque, avant même d’avoir revu Bernerette, je me trouvai nez-à-nez, sur le boulevard des Capucines, avec l’ex-lancier en personne, Claude Gérard. Il m’aborda avec bonne humeur et franchise :

— Ah ! bien, mon vieux, la drôle de chose ! On reste dix ans sans se croiser seulement dans la rue, et voilà deux rencontres dans la même semaine !…

— La vie a plus de fantaisie que les hommes.