— Mais, maman ! Joë et le pouf de la propriétaire ?…
Et Madame de Chanclos elle-même donna un coup de pied dans le pouf de la propriétaire, qu’elle envoya dehors sur une corbeille de primevères. Qu’on juge si la gaieté était pure !…
Bernerette se promena une heure dans le jardin. Dans ses bons jours, elle se sentait à peine affaiblie ; on la suralimentait et elle était plus grasse qu’on ne l’avait jamais connue. Les giroflées et les violettes embaumaient l’air ; Bernerette, comme moi, aimait le poivre de l’eucalyptus, dont on eût dit, par moments, qu’une main invisible saupoudrait la terre autour de nous. Je me disais, en continuant de jouer avec le chien excité : « Il n’est pas possible qu’elle soit dangereusement malade ; elle est trop jeune, trop fraîche… » Et j’allais penser, tout comme sa mère : « Et je l’aime trop ! » Oh ! cher soleil !
A la fin de cette partie, quand nous rentrâmes, Bernerette s’étendit sur la chaise longue et parut sommeiller un instant ; madame de Chanclos et moi nous nous taisions, la croyant endormie ; mais elle me dit tout à coup, avant d’avoir rouvert les yeux :
— Henri !…
J’allai à elle ; elle se redressa, cala des coussins autour d’elle, et dit :
— Asseyez-vous sur le pouf, s’il en reste, et que je vous remette un peu votre cravate.
Instinctivement je me retournai vers la glace, avant même de chercher le pouf. Elle dit :
— Non ! non ! Laissez-moi faire !… Et d’abord, mon pauvre ami, votre épingle était piquée de façon à ne pas vous mener loin… Ah ! vous devez en semer…
Elle refit le nœud de mon plastron et repiqua l’épingle. Les sommets de la petite crête de sa main me frappèrent le menton. Elle me regarda en souriant, le temps d’un éclair, la physionomie très heureuse. Puis elle s’étendit de nouveau et parut sommeiller.