Taisant toujours le sujet dont je la croyais étouffée, Bernerette s’appliquait, semblait-il, à me faire oublier qu’il eût jamais existé entre elle et moi. Et je remarquais une chose : c’est que, du temps que ce sujet l’absorbait, quand elle ne m’en entretenait pas, elle ne me parlait que d’elle-même, disant sans cesse : « Oh moi !… » ou bien : « Au fond de moi, voyez-vous !… » Ou encore : « Si j’étais !… Si je pouvais !… » Aujourd’hui, et depuis mon arrivée à Beaulieu, elle ne parlait que de moi : « Voyons ! et vous !… Oh ! vous, je me doute bien !… Que ferez-vous ?… Que feriez-vous ?… Et vous, Henri quand vous étiez enfant ?… » Jamais elle ne m’avait parlé comme cela.
Je résistais, comme il le faut faire toujours quand on vous dit : « Parlez-moi de vous-même ! » et je détournais la conversation par vingt chemins de biais. Mais l’idée de Bernerette était fixée ; elle me ramenait en souriant ou quasi fâchée au poteau planté par elle. On eût juré que je l’intéressais.
Je repris avec elle, pour ne point parler de moi-même tout à fait sérieusement, ce ton enjoué, ce demi-badinage qui nous valait autrefois de si agréables entretiens, avant l’inoubliable « soirée du 23 ». J’avais, dans ce temps-là, et j’ai encore, horreur de la conversation qui n’est que légère, mais plus horreur encore de la conversation sérieuse qui ne se pare point entre homme et femme, d’un certain air léger. Bernerette, autrefois, se plaisait à ces jeux, où l’on s’échauffe, où l’on s’enflamme, où l’on se blesse aussi, mais sans faillir à la convention adoptée que c’est en jouant qu’on fait cela. Aussitôt que Bernerette avait connu Claude, elle avait cessé de se prêter à cette manière : elle la réadoptait aujourd’hui avec joie ; elle me dit même :
— Oh ! il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que je n’ai causé !
Le plaisir me gagna. Si ce n’eût été la vilaine toux qui, de temps en temps, secouait Bernerette, j’aurais pu croire que nous étions encore à l’année dernière, à pareille date, ou peu s’en fallait, sous les premières feuilles des marronniers du Ranelagh. J’aurais pu oublier qu’un noir nuage avait passé.
Le plaisir me gagna. Cela veut dire qu’aimant Bernerette comme je n’avais cessé de le faire, je lui laissais, par mon plaisir, découvrir que je l’aimais, et combien. Le langage voilé de l’amour, elle le comprenait mieux cette année !… Je n’y prenais pas garde, tout d’abord, et je n’écoutais que mon plaisir : mais je vis tout à coup qu’elle connaissait, elle, la nature de mon plaisir, et qu’elle l’avait provoqué.
J’eus peur un instant ; je m’arrêtai ; je me contractai tout entier. Se distrayait-elle, en sa détresse, à me voir amoureux ? Ou mieux : croyant bien mourir, me laisserait-elle l’aimer afin de connaître et de goûter au moins les sons des paroles d’un grand amour ?… Oh ! quelle heure je me souviens d’avoir passée, un après-midi, dans le parfum des giroflées et des roses, sous ce ciel de la côte qui me fait croire que j’ai un corps glorieux, comme on dit dans les catéchismes, et que mon âme est toute visible et flambante autour de ma tête, à la façon d’une auréole ! La joie divine au dehors, la pire anxiété au dedans, oui, je me souviens de cette heure ! Je voulus me promener : je prétextai le besoin de marcher ; je m’en allai vers le Cap, et, tout en fuyant, je me retournais vers la petite agglomération qu’était le Beaulieu de ce temps-là, et j’y cherchais, pour ne voir que lui, le toit où s’étiolait, à la première heure de l’âge d’aimer, celle qui m’employait peut-être encore une fois à la servir, dans le plus cruel des emplois : lui jouer au vrai — dernier et beau divertissement — la passion amoureuse !
Je n’allai pas loin. Quand je revins, Bernerette avait la fièvre ; on l’avait couchée ; on me permit de lui souhaiter le bonsoir par la porte entre-bâillée ; elle ne me regarda seulement pas. Je crus que c’était parce qu’elle était trop malade. Mais le lendemain elle me dit que ç’avait été pour me bouder.
Elle allait mieux ce lendemain-là. Sa santé était cahotée brutalement : un jour on désespérait d’elle, un autre on n’était pas certain qu’elle fût profondément atteinte. Je fus si surpris, si aise de voir Bernerette à ce point changée, que j’oubliai l’heure chagrine de la veille et mes horribles imaginations. On a pour les malades des attendrissements où tous les sentiments se fondent dans le seul désir de voir en eux la vie renaître. Aucune arrière-pensée toute cette belle journée. Je m’abandonnai sans me soucier de savoir si mon expansion, mon allégresse étaient ou non provoquées par l’habile et secret désir qu’a une femme de se sentir aimée.
Joë s’amusait à déchiqueter les oreilles de drap d’un malheureux pouf, et il le faisait zigzaguer sur le parquet et sur le tapis en poussant des grognements joyeux et dirigeant vers nous des regards si drôles que je me mis à jouer avec lui. Je lançais le pouf du bout de ma bottine, et Joë bondissait et l’attrapait parfois au vol par son oreille à demi-décousue. Nous riions, moi, de l’ardeur joyeuse du chien, Bernerette, de cela aussi et de moi-même. Madame de Chanclos nous surprit au milieu de cette scène, et elle me la rappela plus tard pour prouver que sa fille n’était pas alors dans un état à donner de l’inquiétude. Je me souviens qu’elle nous dit : « Comment ! vous ne profitez pas de ce beau soleil ! » et qu’elle ouvrit toutes grandes les portes sur le jardin.