— Oh ! oh ! cela va passer : c’est la surprise.
Elle glissa la lettre qu’elle écrivait dans un pupitre qu’elle ferma à clef, et peu après, je vis qu’en effet sa mine était trompeuse.
Aux aboiements du chien, madame de Chanclos parut sur le seuil, vint au-devant de moi, en ouvrant son ombrelle. Elle me parla tout de suite de la santé de sa fille, qui, selon elle, s’améliorait. Je pensais qu’elle m’indiquait par cet optimisme le mot d’ordre : il s’agissait, avant tout, de réconforter l’esprit de la malade. Mais en particulier, plus tard, elle me parla de même : elle ne discernait pas plus les ravages du mal physique qu’elle n’avait soupçonné ceux de l’amour. D’ailleurs, elle me livra le fond de sa philosophie maternelle :
— J’aime trop ma fille, me dit-elle, Dieu ne peut vouloir me la prendre.
Et elle s’extasiait devant le soleil, devant les fleurs, devant la ravissante vue qu’on avait du perron, par-dessus les orangers, sur la baie, sur le cap, au loin sur la mer. M. de Chanclos, lui aussi, était gagné par le charme de ce pays ; il avait pris le train d’une heure un quart pour Monte-Carlo. Ce qui le rassurait, lui, quant à sa fille, c’est que les médecins l’avaient envoyée dans le Midi, et c’est un fait patent qu’on n’envoie plus les vrais malades dans le Midi, qui les achève.
Bernerette, elle, pensait autrement ; j’eus vite fait de m’en apercevoir ; mais elle se voyait partir avec une résignation si douce que ceci me fut pénible plus que l’aveuglement optimiste des parents. J’eus, d’un coup, l’impression que cette maladie était un lent suicide. Timidement, peu à peu, je m’informai dans la maison, des origines de cette toux et de ce dépérissement. Une grippe vers la fin de janvier, d’abord ; la guérison ; puis une rechute assez rapidement combattue encore ; enfin, à la suite d’une imprudence, la vilaine « bronchite » qui ne se terminait pas. A la suite de quelle imprudence ? voilà ce que personne ne put m’éclaircir. « J’ai commis une imprudence », avait dit Bernerette ; « elle a commis une imprudence » avait-on répété ; et comme le plus pressé était de combattre les effets de l’imprudence, on s’était contenté de laisser à la cause initiale de la maladie cette vague appellation.
Je passai toute cette première journée près d’elle. Je m’attendais à ce qu’elle me parlât de Gérard : mais je lui aurais parlé de lui sans arrière-pensée, sans amertume : je l’attendais, j’y étais tout préparé et je m’étonnais de mon calme, quand l’idée me vint que j’avais peu de mérite à cela : Claude et Bernerette étaient séparés à jamais, par un mariage, par une mort menaçante ! Elle ne me parla point de lui, et je sentis qu’elle n’affectait pas de ne point parler de lui ; non, sa pensée semblait libérée de ce poids ; on eût bien juré qu’elle l’avait une bonne fois rejeté : n’était-ce pas quand la malheureuse avait commis « l’imprudence » ?
Pas un jour il ne fut question de Claude si ce n’est qu’en faisant allusion au séjour d’automne à la Tourmeulière, elle dit, à trois reprises : « Votre ami », mais en glissant, sans trébucher le moins du monde ; et elle l’eût nommé plus gravement en le passant sous silence.
Du côté des parents, mutisme absolu touchant Claude. Ils étaient, à n’en pas douter, informés de son mariage prochain ; ils se mordaient les pouces d’avoir un peu inconsidérément fait fond sur lui. Je suis persuadé qu’ils ne soupçonnaient ni la douleur ni le dépit possibles de leur fille.
Bernerette parut très franchement heureuse de me revoir ; plus qu’heureuse : le premier jour, elle ne put maîtriser, par deux fois, une émotion violente, et elle eut des palpitations. La mère disait : « Elle est d’une sensibilité !… » Je rappelais à Bernerette tant de souvenirs ! Et elle se voyait disparaître. Quand j’annonçai que j’allais reprendre le tramway de Nice, elle pleura ; je promis de revenir le lendemain matin, et de déjeuner avec elle. Pendant près d’une semaine, je ne quittai presque pas la villa.