Claude ne vint pas me rendre visite : en effet, étais-je sot ! il avait bien trop à faire ; en outre, il était gêné de m’annoncer son mariage ; enfin, peut-être renonçait-il à ses anciennes relations pour faire peau neuve par le mariage. Et je n’eus de nouvelles du Ranelagh que par une carte postale illustrée qui m’arriva le jour de la mi-carême, et dont je regardai la jolie photographie de côte méditerranéenne, pendant deux minutes, en me faisant la barbe, avant de retourner seulement le carton, avant de me demander de qui il venait.

Il venait de Beaulieu (Alpes-Maritimes) ; il portait la signature de Bernerette au-dessous de trois mots : « Au meilleur ami », et de l’adresse où répondre : « Villa Cynthia ».

Comment les Chanclos étaient-ils partis pour le Midi où ils n’allaient jamais et contre quoi ils avaient même une certaine prévention ? Aussitôt habillé, je courus au Ranelagh. Je vis l’hôtel fermé. Je sonnai par acquit de conscience, et je resonnai. Le concierge de la propriété voisine s’approcha derrière un colley aboyant, et me dit que toute la famille de Chanclos était partie depuis six semaines, et que les domestiques l’avaient rejointe hier, « les patrons » ayant loué une villa à Beaulieu.

J’envoyai, à mon tour, une carte postale à l’adresse indiquée. Presque courrier par courrier, une carte m’arriva de Beaulieu, portant les signatures de Bernerette et de sa mère, avec quelques mots des plus gracieux.

Je ne pouvais que m’en tenir là et renvoyer, dans une quinzaine, un mot insignifiant au dos du « Palais de Justice » ou de « la Fontaine Saint-Michel ». Mais avant que la quinzaine ne fût écoulée, je recevais de madame de Chanclos une lettre, cette fois ! qui m’apprenait, en des termes que l’on s’efforçait de ne pas rendre trop alarmés, que Bernerette était « très sérieusement souffrante », que l’on avait quitté Paris précipitamment, que l’on était venu s’installer ici dans un hôtel « splendide et odieux », où n’avait-on pas eu le malheur d’être persécutés et de souffrir mille avanies, jusqu’à ce qu’enfin l’on comprît que le règlement s’opposait à l’admission d’une « personne qui tousse… »

Ces derniers mots me firent courir un frisson entre les épaules et j’oubliai, d’un coup, toute ma désobligeante aventure. Je crus même avoir de graves torts envers les Chanclos pour les avoir « abandonnés » deux longs mois, pour n’avoir point été là quand cette triste détermination dut être prise : partir pour le Midi, parce que Bernerette est « sérieusement souffrante ». J’étais reconquis, réasservi ; j’étais de nouveau prêt à exécuter le moindre désir formulé là-bas, dans cette petite anse maritime que je connaissais bien, entre la « petite Afrique » et le cap Saint-Jean : Beaulieu. Le désir ne manqua pas d’être formulé ; on me nommait sans cesse « le meilleur ami », et Bernerette s’ennuyait…

Mais je ne pouvais m’éloigner de Paris : je venais d’être nommé d’office pour assister un pauvre bougre dans une affaire d’assises. Une correspondance de plus en plus régulière s’établit entre la villa Cynthia et moi ; tantôt la mère, tantôt la fille m’écrivaient, ou bien elles joignaient leurs signatures au bas d’une carte postale où Bernerette avait rétréci autant que possible son écriture afin de bavarder davantage. Petit à petit, cet échange devint si fréquent, si nourri, que je pus en tirer la présomption que je demeurais vraiment pour Bernerette « le meilleur ami ». Aux vacances de Pâques, je ne tins plus en place, et je partis pour Nice, qui est à Beaulieu ce que Saint-Malo est à Dinard… Je me souvenais de l’an passé… Mais rien ne m’eût empêché de recommencer toutes mes épreuves et d’en tenter d’autres encore.

Oh ! les misérables aberrations de l’amour ! Je m’acheminais vers la villa Cynthia, comme l’enfant prodigue vers la maison paternelle : en coupable. Dans ce chemin qui va de la descente du tramway, entre des oliviers et des murs, jusqu’à l’endroit où je savais que ma pauvre petite Bernerette toussait, mon émoi venait de l’avoir abandonnée ! Et je me répétais : « Si j’étais demeuré près d’elle, je lui aurais bien épargné, voyons ! de se faire tant de chagrin !… » Car une peine morale, je n’en doutais pas, avait ouvert les portes toutes grandes au mal qui la guettait.


Il faisait beau malgré un ciel nuageux qui n’était plus celui de février : des jardins jetaient par-dessus les murs leur trop-plein de roses, et quelque chose de vibrant, de chaud, de sain, une allégresse indéfinissable était dans l’air charmant. Je lus le nom de la villa ; on vint m’ouvrir. Joë aboya ; et je vis, tout de suite, à dix pas, dans le jardinet, sous des palmes, Bernerette enveloppée de couvertures, abritée par une guérite d’osier et écrivant sur ses genoux. Je la trouvai très rouge. Je la complimentai sur sa bonne mine. Elle me dit :