Si elle m’eût aimé, elle eût dit : « Que cela est délicieux ! »

Mais peut-être pensait-elle : « Que cela doit être délicieux de s’entendre dire : « Je vous aime ! » quand on espère l’entendre encore le lendemain ! »

Mais ne pensait-elle pas : « Que cela doit être délicieux… même sans espoir de lendemain, quand cela vient de celui qu’on aime ?… »

J’eus de quoi méditer et ne pas dormir.


Mais une anxiété plus longue me fut épargnée par la malheureuse enfant qui, en tout cela, avait enduré un supplice pire que le mien. Quarante-huit heures après mon retour à Paris, je recevais de Beaulieu un télégramme où l’on m’informait que Bernerette, « toujours imprudente », était atteinte d’une fluxion de poitrine. Cette maladie aiguë, jointe à son état de santé si grave, c’était la dernière heure de Bernerette, désignée du doigt sur le cadran.

Cela traîna pourtant une semaine. Je ne sais si elle me parut longue, parce que j’attendais en espérant quand même, ou si elle me parut courte, parce que le dénouement ne me trouva pas préparé. Je piétinais ; rien ne m’autorisait à partir afin de revoir un instant encore Bernerette ; on ne m’en priait point : c’était donc que Bernerette ne me réclamait pas. Enfin l’on m’informa tout à coup de l’heure où le convoi funèbre entrerait à la gare de Lyon !

Je clignai des yeux comme on fait lorsque la foudre tombe.

Et puis, taisons-nous.

Quelques jours plus tard, me trouvant seul, dans le petit hôtel du Ranelagh, avec les parents vieillis, abîmés, terrorisés comme au soir d’une émeute sanglante, madame de Chanclos me fit monter à sa chambre. Il y avait là, sur une table, le petit pupitre fermant à clef, dont usait Bernerette à Beaulieu ; je le reconnus tout de suite. Madame de Chanclos vit que je regardais le pupitre, et aussitôt elle se mit à pleurer, à sangloter. Elle s’assit, puis s’essuya les yeux, se calma un peu. Je m’étais détourné, et je pleurais, moi aussi, en regardant par la fenêtre sans rien voir. La pauvre mère s’approcha de moi, me prit les deux mains comme dans l’antichambre de la villa Cynthia et me dit :