—Adieu! adieu! répétait derrière lui Mme de Chandoyseau; car elle était restée seule sur le seuil de la porte de l'hôtel, pour jouir de sa figure à la vue de la barque qui semblait confirmer son amicale confidence.
Il se laissa tomber sur un banc, et eut un très court instant la sensation que toutes les choses tournaient autour de lui.
L'intention perfide de Mme de Chandoyseau était claire, mais, ignorant qu'il était de la conversation qu'elle avait eue précédemment avec Mme Belvidera, son insinuation avait un aspect assez véridique.
Mme de Chandoyseau possédait, malgré sa sottise, cette sorte de pénétration à fleur de peau, mais très juste, qui est commune chez les femmes de Paris exercées à la médisance. De plus, sa malignité ne s'employait pas à la légère, et c'est ce qui la rendait redoutable. Elle mentait à peine; du moins, elle n'inventait que le vraisemblable; elle renseignait à propos. Il avait eu lieu de s'en apercevoir encore une fois, l'avant-veille, lorsqu'elle lui avait communiqué son heureuse intuition de l'occupation galante de M. et de Mme Belvidera, tout le long de l'escalier.
Avait-elle donc dit vrai de nouveau cette fois-ci? Ne s'était-il pas suffisamment torturé l'esprit, non seulement depuis sa première entrevue avec le mari de Luisa, mais surtout depuis l'affreuse soirée de Lugano où il avait acquis la certitude que les relations des deux époux étaient plus que cordiales? N'était-ce pas assez d'être assuré qu'il y avait entre eux un lien d'amour contre lequel il lui faudrait lutter s'il ne voulait pas perdre sa maîtresse? Fallait-il que son sort fût descendu si bas que sa compagnie devint une gêne pour la jeune femme et que celle-ci mît jusqu'à la Chandoyseau à contribution pour l'empêcher de la suivre dans les parties qu'elle organisait avec son nouvel amant, son mari?
«Je rêve! je rêve!» tentait-il de se dire, comme à l'instant le plus critique d'un cauchemar; «ce n'est pas possible; ce qu'on m'a mis là dans la tête est fou! voilà maintenant que je me prends à écouter les racontars d'une pie-borgne, d'une femme jalouse qui a évidemment juré de détruire mon bonheur!... Même l'autre jour dans la salle à manger de Lugano, ce qu'elle m'a dit n'avait pas le sens commun! Ils se sont embrassés tout le long de l'escalier! Ah! ah! ah! Après que j'avais eu Luisa, une heure durant, dans ma chambre, la même journée, plus tendre, plus caressante que jamais, exaltée comme jamais!... Non, ce serait trop ignoble; il y a des catins même qui ont l'attention d'éviter ces scènes si rapprochées. Si son mari m'a confirmé cette chose invraisemblable, c'est par une petite forfanterie bien naturelle. Sans doute, en quittant la chambre, il avait donné un baiser à sa jeune femme, parce qu'il était content de sa toilette, parce qu'il la trouvait très jolie... Cela se fait, cela ne signifie rien».
Cependant ses yeux étaient fixés sur la barque qui se rapetissait en approchant de Cadenabbia. «Ils sont partis tous les deux, Mme de Chandoyseau était prévenue, et à moi on n'a rien dit. Il y a bien là une intention... Voyons! que diable! je raisonne; je ne suis pas halluciné: ils voulaient être seuls dans cette jolie petite barque qui s'en va là-bas. Ils voulaient être seuls sur la rive délicieuse de Cadenabbia; ils s'y assoiront sous les grands platanes, au bord de l'eau, dans des chaises d'osier frais. Et là, ils se secoueront les épaules, en se souriant, les yeux dans les yeux: «Quel plaisir de ne connaître personne ici!—Dînons nous?—Pourquoi pas?—Et la petite Luisa que tu n'as pas amenée?—Elle dînera avec Solweg...» En effet, la petite Luisa est tranquille et reprend sa gaîté depuis le retour de son papa; il faut l'entendre répondre à qui s'informe près d'elle de sa mère: «Maman est avec papa!»
À ne plus les apercevoir côte à côte réunis comme des amants, son besoin d'espoir le ressaisissait. «Pourquoi? mais pourquoi est-elle venue l'autre jour à ma prière? pourquoi s'est-elle donnée encore à moi, si elle est reprise par l'amour de son mari? Pourquoi s'est-elle donnée avec plus de passion même qu'à l'ordinaire?...
La vue du révérend Lovely s'avançant à pas prudents du côté d'une tonnelle du jardin où Mme de Chandoyseau s'était tenue toute la matinée, lui fournit, en même temps qu'une angoisse nouvelle, une réponse inattendue. Il se souvint de la singulière coïncidence de la réflexion de Mme de Chandoyseau accueillant le baiser du vieillard amoureux, et de celle que lui avait valu de la part de Luisa sa demande hardie de rendez-vous, au nez même de son mari. «Eh bien! vous en avez du toupet!». Toutes les deux avaient prononcé cette phrase sur le même ton, à la fois indignées et conquises, un peu méprisantes et heureuses. «Cet homme arrivera à ses fins, avait dit Lee, parce qu'il a la vertu qu'il faut: il est cynique». Ne serait-ce pas par son cynisme, que lui aussi aurait soulevé une dernière fois sa maîtresse, alors qu'elle se fût peut-être refusée à ses supplications? N'était-ce pas à ce piment inattendu qu'il était redevable de cette exaltation fiévreuse qui lui avait suggéré tant d'espoir pour la prolongation de son bonheur, à quoi il devait enfin les illusions grossières dont Mme de Chandoyseau avait pris à tâche de le tirer? Luisa serait-elle venue sans cette circonstance fortuite qui valait un ragoût nouveau à leur étreinte? Non, évidemment! Si elle aimait son mari comme un amant, il lui fallait aimer son amant autrement que son mari. Sans doute l'avait-elle trouvé ce jour-là un peu abject, et, dans son affolement, tiraillée entre les deux hommes, elle se vautrait à corps perdu dans cet amour qui empruntait à sa bassesse un caractère particulier de violence.
«Ah! ah! n'est-ce pas charmant, en vérité? se disait-il. J'ai triomphé par les mêmes moyens exactement que ce vieux prédicant qui s'en va là-bas, reniflant l'air où il croit qu'Herminie respire!... Et il y a des malheureux qui s'enorgueillissent d'être aimés! Comme si l'amour de la femme allait naturellement à la beauté, à la bravoure, et même à la virilité! Ha! ha! l'on sait à quoi il va la plupart du temps, on l'apprend tous les jours à voir les gens écarquiller les yeux de stupéfaction, quand on leur nomme les véritables dons Juans: des hommes sans foi ni loi, des hommes tarés, des hommes repoussants par leurs difformités morales et leur laideur physique! Il y a dans l'amour un secret besoin de s'avilir!»