Dante-Léonard-William, qui avait jusque-là gardé le silence et que la rencontre nocturne semblait profondément émouvoir, s'agita tout à coup, et, tirant de sa poche trois petits billets de vingt lires chacun, il se pencha hors de la barque et les mit dans la main de Carlotta.
—Prends ceci, dit-il, non pour tes fleurs dont je ne me soucie pas, mais pour m'avoir si parfaitement donné l'image de la nuit sereine, parsemeuse de songes, de charmes et de mensonges!...
Ce geste, ce ton demi-solennel, cette générosité en faveur d'un défaut naturel et de la beauté de la pauvre fille, touchèrent vivement Mme Belvidera, qui eût crié bravo au poète si elle ne se fût senti la gorge un peu gênée par l'impression de toute cette scène inattendue. Mais l'Anglais, qui mêlait à tout instant l'imaginaire au réel et touchait promptement à l'excentricité, exprimait à présent en une langue harmonieuse son prétendu désir de ne pas survivre à la minute de féerie que lui avait fournie la marchande de fleurs, et il annonçait son dessein, appuyé d'une mimique expressive et inquiétante, de se précipiter dans les eaux qu'avait sillonnées la barque fleurie.
La petite Luisa se mit à pleurer. Mme Belvidera confia sa crainte à Dompierre.
—Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai peur! Mais, monsieur, est-ce que votre ami va se tuer?
Cependant Carlotta parlait d'un éclat de rire qui jaillit en fusée au milieu du lac silencieux.
—Rassurez-vous, madame, fit tout bas Gabriel à Mme Belvidera, et admirez plutôt le sûr instinct de cette fille simple qui déjoue tout de suite les artifices de nos raffinements. Je gage qu'elle sente à sa seule démarche qu'un brave homme, qui ne dit rien, va se jeter à l'eau, et qu'elle se hâte de le secourir, tandis que vous la voyez qui rit à gorge déployée pour les subtiles fantaisies de notre poète, lequel n'a pas eu un seul instant l'envie de périr, malgré son désir de se figurer qu'il l'avait.
En effet, quelques strophes venues à la mémoire de Lee, l'occupaient à présent tout entier et il entremêlait, non sans à propos, de ses propres vers à des lambeaux magnifiques de Pétrarque et de Shelley. Mme Belvidera qui était sensible au charme de la poésie anglaise, comme un grand nombre de femmes italiennes, contint son ressentiment contre l'être baroque qui l'avait un moment effrayée, et elle le félicita des belles choses qu'il disait. Il lui répondit en vers, continuant d'affecter de ne pouvoir la considérer comme une réalité vivante et de ne la tenir que pour la «Sirène» apparue à la chute du jour sur le pont de la Reine-Marguerite.
La jeune femme souriait de cette originale et gracieuse manie. Mais cette idéalisation n'était en complète discordance ni avec la beauté de la Florentine, ni avec le romanesque de la promenade improvisée, de la rencontre de la barque de fleurs et de la majesté grandiose du paysage sous la nuit. Carlotta avait passé à leur bord toute la flore des Borromées en échange des billets du poète. Ils lui dirent adieu et revinrent à Stresa au milieu de ce parterre odorant.
Quand Gabriel toucha la main que Mme Belvidera lui tendait, en lui disant au revoir avec une intonation déjà presque familière, il doutait de la réalité. Bien qu'il souffrit de la quitter déjà, il avait hâte de s'enfuir, de se retrouver seul, de se prendre la tête à deux mains et dose demander: «Voyons! est-ce que je rêve? est-il vrai que je l'ai vue, que je lui ai parlé, que j'ai tenu sa main dans la mienne?»