Quand le bateau stoppa à Laveno, Carlotta ne s'était pas interrompue. Les gens du port, accoutumés à cette musique, cherchaient sa barque et sa cargaison. Comme on ne l'avait pas entendue depuis plusieurs jours, on se pressait aux abords de l'embarcadère, et beaucoup applaudissaient à cet heureux retour de la marchande de fleurs. Combien de femmes, combien d'amants, combien de ces rêveurs solitaires que l'on voit promener sur ces rives leur spleen ou leur chagrin, avaient manqué ces jours derniers de cette jolie chanson du soir! Combien d'âmes animait et charmait, sans s'en douter, la belle enfant des îles, le gracieux génie ignorant de soi-même, et qui ne croyait répandre pour un peu d'or, que des fleurs et d'innocentes paroles! Les bravos gagnaient, s'élargissaient; on accourait de toutes parts, et lorsque le bateau vira en frôlant les jardins des villas emplies d'ombre, des voix d'enfants claires et joyeuses, et des voix plus mâles et émues, venues de tout un monde invisible, prolongèrent les acclamations. Enfin l'on quitta la rive pour gagner Pallanza en traversant la lac en sa largeur, et Carlotta ne chanta plus que pour la Reine-Marguerite.

—Il faut convenir, dit Mme de Chandoyseau, que cette fille a un organe admirable, et, quand elle se tient à sa place, on peut l'applaudir.

—Même lorsqu'elle se tient à sa place, prononça amèrement le révérend Lovely, cette fille fait du mal... Cette miousique, en vérité, fait du mal.

Plusieurs personnes sourirent. Dompierre se souvint qu'il n'avait pu s'empêcher d'en faire autant, quand le clergyman, prenant son bain, il y avait de cela quelques semaines, lui avait dit: «Ce pays-ci est mauvais». À voir ce soir le malheureux vieillard, et lui-même, et le triste accablement de son entourage, il ne jugeait plus que ces paroles de puritain fussent si ridicules.

Cependant il eût voulu prendre la défense de Carlotta, qui n'était mauvaise que dans le sens où l'on peut dire que l'est la nature avec son soleil et avec ses nuits, avec le bruit de ses sources, l'odeur de ses moissons et le goût de ses fruits; mais il s'aperçut qu'on l'épiait à cause du bruit de ses relations avec la marchande des Borromées, et que M. Belvidera lui-même, si ce n'eût été sa discrétion naturelle, l'eût certainement félicité d'avoir choisi une maîtresse qui possédait une telle séduction.

D'ailleurs tous étaient sous le charme. Des femmes voulaient embrasser la chanteuse, et on envoyait des fillettes lui demander son nom. La traversée fut trop courte.

—D'où est-elle? où va-t-elle? interrogeait-on de tous côtés.

On fut rassuré quand on sut qu'elle allait jusqu'à l'Isola Bella. On lui jetait de la monnaie qu'elle ramassait avec son avidité ordinaire; et son humeur ayant profité de cet encouragement qui était le plus puissant sur elle, elle donnait toute sa voix, elle enflait son chant avec une frénésie vraiment nouvelle. Qu'éprouvait-elle en plus de la joie d'augmenter son trésor? Commençait-elle à comprendre l'espèce de royauté qu'elle exerçait sur ce lac et ces îles? Était-elle grisée ce soir par l'enchantement même qu'elle avait répandu autour d'elle? À un moment, elle mit un tel accent sauvage, une telle saveur fauve dans la passion que traduisait son refrain monotone, que nombre de personnes, et des hommes même, furent ébranlés jusqu'à cette petite angoisse courte qui vous loge une larme au coin de la paupière, et vous laisse hésitants, gênés, gauches, presque honteux d'avoir été touchés si à vif.

Alors elle se tut, et aucune insistance ne fut capable de la faire reprendre sa chanson. Elle était tapie sous son châle, et se cachait la figure. Des hommes du bateau voulurent la découvrir, et ils lui tiraient son châle en riant. Mais elle leur lança des mots crus, qui leur firent comprendre qu'elle ne plaisantait pas.

À la station de Pallanza, un homme qui se tenait sur le quai demanda à haute voix si Carlotta n'était pas à bord.