—C'est la première fois que vous voyez l'Italie, mademoiselle? demanda Dompierre à la jeune fille qui était si admirative du polyglottisme d'un portier d'hôtel.

—Oh! oui, monsieur! fit-elle.

Il voulait s'efforcer de la faire parler, à cause de l'ardent désir qu'il avait de savoir qui elle était. Il épiait sur sa figure, non pas tant l'effet du sens de ses questions que celui que pouvait lui produire le fait de s'adresser à elle. Lui était-il antipathique? quelle impression avait-elle aussi de Mme Belvidera? Elle les reconnaissait évidemment; ses grands yeux bleus conservaient l'image qu'ils avaient formée dans la grotte lorsqu'il soutenait d'une main la taille de l'Italienne, et que, de l'autre, il éloignait ses lèvres. Quelle sorte de tumulte cette image produisait-elle dans son jeune cerveau? Il épiait le moindre de ses mouvements au son de sa voix ou de la voix de Mme Belvidera. Il espérait qu'une question brusquement posée à propos de n'importe quoi, que le seul mot de «mademoiselle» par exemple, à elle adressé soudain, de la part de l'un ou de l'autre des deux amants, allait lui révéler son secret par le tressaillement de sa paupière. Il allait jusqu'à chercher son regard; il eût été jusqu'à mettre dans le sien du cynisme, pour en éprouver le résultat. Il rencontra deux ou trois fois ses yeux durant le déjeuner. Ils le désappointèrent par leur calme limpidité. Ils n'étaient pas plus gênés que par le regard d'un étranger quelconque. Elle ne semblait même pas comprendre qu'il affectait de la regarder. Il pouvait en conclure soit qu'elle était une enfant très innocente, soit qu'elle avait déjà toute la puissance de dissimulation, toute la maîtrise d'une jeune femme du monde sur l'expression de ses sentiments.

Elle parla peu, mais il supposa qu'elle était comme tout le monde étouffée par la loquacité de sa sœur. «Elle parlerait comme sa sœur si elle en avait le loisir, pensait-il; elle lui ressemble assurément, quoiqu'elle soit mieux, mais cette différence tient à sa jeunesse...» Enfin il n'y avait pas jusqu'au timbre de sa voix, qu'il trouvait pourtant agréable, où il ne reconnût l'accent de sa sœur. Sa conclusion fut qu'elle était une petite fille très forte.

Le déjeuner était assez avancé, quand Mme de Chandoyseau s'aperçut que le poète anglais qu'elle avait invité en même temps que Mme Belvidera et Dompierre, n'était pas là, et elle fut tout à coup au désespoir, se leva, convoqua tout le personnel de la maison à l'effet de s'enquérir si un accident n'était pas arrivé «au monsieur qui dessinait de si adorables choses, là-bas, en face de l'église, sur la petite place». Dans le flot de paroles dont elle avait abreuvé ses hôtes, l'objet de sa passion s'était ainsi englouti. Combien de fois avait-elle avoué sous le sceau du secret, aussi bien à l'Italienne qu'à son jeune compatriote, que son âme était tout entière absorbée par cet être insaisissable qui la traitait comme une servante, et qu'elle considérait comme un dieu! Cependant elle avait oublié qu'il déjeunait avec elle.

«Tout doit passer avec une pareille légèreté, se dit Gabriel, dans la cervelle de cette famille-là. La petite sœur comme la grande, n'ont pas deux minutes durant la même image à l'esprit, et nous sommes là, ma maîtresse et moi, à nous torturer la cervelle inconsidérément; cela n'en vaut pas la peine.»

[VI]

Lee ne reparut pas de la journée. Il avait de fréquentes absences enveloppées de mystère. Son ami ne s'en inquiétait pas et n'osait guère l'interroger. De tout autre on eût pu soupçonner qu'il cachait une intrigue; mais de lui cette supposition était bien improbable. Outre que Gabriel ne lui avait jamais connu aucune liaison, il le croyait tout à fait incapable d'en soutenir une. Une femme n'eût pas manqué de l'ennuyer au bout d'un petit nombre d'heures, et, dans l'intervalle de deux rendez-vous, il se fût passionné pour un autre sujet. Rien n'avait prise sur lui, hormis des idées générales.

Le fait, l'acte isolé, curieux ou émouvant, ridicule ou tragique, pittoresque, amusant, tel enfin que celui dont l'humilité à peu près tout entière se nourrit l'esprit chaque jour; l'événement grave ou burlesque sur quoi toutes les langues s'exercent, le laissait à peu près indifférent. Il n'en prenait note que pour le lier mentalement à tel fait de même ordre, logé dans sa mémoire, et en tirer quelque considération, parfois étonnante par son apparente naïveté, souvent remarquable par son élévation. La conversation de la plupart des hommes lui était étrangère; il restait muet parmi eux, l'heure d'un repas, le temps d'une soirée ou la semaine d'une villégiature, sans paraître gêné aucunement par leur présence autour de lui, sans donner ni l'impression d'un timide, ni celle d'un méprisant, en réalité ne les voyant pas, ne les entendant pas, tant qu'un mot prononcé par l'un d'eux et s'élevant au-dessus des préoccupations contingentes, ne l'avait pas frappé. Alors, il s'éveillait tout à coup et partait en une série de considérations originales où l'auditoire à son tour le lâchait infailliblement.

L'esprit du commun des hommes est ainsi fait qu'il a besoin de s'étayer sur la stabilité d'un point d'appui palpable, matériel et familier, dont l'image évoquée vient au secours de la pensée débile; il nous faut partir d'un objet, d'un être ayant une figure et un nom, d'une personnalité. Aussi allons nous rarement très haut ou très loin, retenus sans cesse par le besoin de limiter l'application de nos découvertes à notre entourage immédiat, aux nécessites sociales momentanées, à l'heure historique qui s'écoule, en un mot à un cercle étroit. Notre vue se raccourcit et nous devenons des myopes à force de ne regarder qu'au plus près de nous.