Dante-Léonard-William était un homme pour qui le point de départ du jugement ne reposait ni sur le sol que foulait son pied, ni dans le panorama offert à sa vue dans le moment qu'il parlait, mais se mouvait, comme une barque idéalement rapide, selon le cours du long fleuve de connaissances accumulées par les siècles. Il en résultait chez lui une contradiction fréquente avec les conclusions de la plupart, ce qui le faisait traiter d'insensé par les personnes douées de sens commun; il en résultait d'autre part une sorte d'insensibilité, de désintéressement si total des gens et des choses, qu'une société se piquant d'être pitoyable, le prenait pour un monstre. Ajoutons que c'est une singulière revanche en faveur des grands originaux incompris d'une époque à l'âme mesquine, de passer pour des dieux vis-à-vis des gens les plus ridicules. C'est pourquoi Dante-Léonard-William était l'idole de Mme de Chandoyseau.

La pauvre femme, qui, grâce à son humeur volage, avait oublié le poète durant une partie du déjeuner à l'auberge d'Isola Bella, retombait dans un tourment très sincère toutes les fois que l'image de son héros se représentait à son esprit papillonnant. Elle l'avait fait chercher vainement sur la place de l'église, vainement dans les jardins, vainement dans le palais. Elle ne vécut pas tout l'après-midi, attendant fiévreusement l'heure du repas du soir, pour se convaincre qu'il était vivant. Elle envoya le révérend Lovely à l'Isola Madre, et le serviable clergyman se priva de son bain accoutumé de cinq heures, pour lui rendre le service de retrouver le poète; mais il revint d'Isola Madre seul, et ayant, pour la première fois de sa vie sans doute, un pli chagrin sur le masque serein de sa figure de croyant. Le dîner faillit être tragique. Mme de Chandoyseau ne contenait pas son impatience; elle se levait de table afin de voir si le poète n'apparaissait pas dans la magnificence du crépuscule, et elle demandait aux garçons d'hôtel s'il n'y avait rien de nouveau; elle se fâchait avec Solweg qui se moquait d'elle, et ne prêtait aucune attention aux paroles rassurantes de M. de Chandoyseau.

Lee n'avait pas reparu.

On avait éprouvé quelque soulagement à parler de l'absent avec M. Dompierre qui était son ami, quelque chose de lui. Mais cet adoucissement s'était vite changé en aigreur, et l'on avait fait sentir au jeune homme le regret que ce ne fût pas lui qui fût loin, et Lee a sa place. En effet; ils étaient deux amis, pourquoi ne se trouvait-il pas que Lee fût ici et Dompierre perdu?

Gabriel quitta le groupe agité que présidait Mme de Chandoyseau. Il marcha quelque temps sur la route qui longe le lac, et alla s'étendre sur les coussins d'une barque amarrée sur la grève. La lune se levait tard; le lac était dans l'ombre; on n'entendait pas un bruit.

Il éprouvait à la fois le besoin et la peur de se ressaisir soi-même dans un moment de solitude. Depuis une quinzaine de jours qu'il vivait au bord de ce lac, il n'était pas sorti de l'extravagance du rêve. Les conceptions les plus fantastiques de son ami le poète anglais ne lui causaient plus d'étonnement, et, dans l'éclair de conscience que lui laissait par hasard son absorbante occupation amoureuse, il n'était pas certain de n'être pas devenu quelque personnage d'un des contes de fées que celui-ci improvisait parfois avec un rare bonheur.

L'air extrêmement doux qui souffla quand il fut installé dans la barque immobile, prolongea le large frisson de la surface du lac jusqu'à ses épaules. Il y reconnut l'odeur lourde des lauriers fleuris; et, en tournant la tête, il aperçut un massif de ces arbustes dont les branches chargées laissaient pendre jusque dans l'eau leurs gros paquets de fleurs charnues. Il ne put retenir un léger mouvement, comparable à celui que l'on fait sous le coup de la surprise d'un baiser sur la nuque. Puis il sourit de son enfantillage. C'était la troisième fois qu'il ressentait l'impression un peu étrange, mais vive et troublante, du charme de ces rives du lac prenant soudain comme une personnalité et un corps, et vous frôlant d'une véritable caresse. Il faut avoir passé ici ces jours de l'été finissant et ces soirées encore trop chaudes où l'on souhaiterait de la fraîcheur, pour comprendre l'effet curieux de la brise tiède et odorante qui passe lentement et semble s'attarder avec insistance autour de votre visage. Il n'avait senti ceci nulle part ailleurs que dans ce pays...

La première fois, ç'avait été lors de son arrivée sur la Reine-Marguerite, dans l'instant où la cloche annonçait la station de Baveno et où il partageait son attention entre l'admiration de la «Sirène» nouvellement apparue, et le spectacle des mille lumières trouant le feuillage des jardins. C'était au moment où cette impression se renouvelait pour lui, et dans une barque pareille à celle où il était dans ce moment-ci, un soir de ciel couvert et d'obscurité pesante, que la même «Sirène» était tombée dans ses bras.

Cela était arrivé après huit jours d'une guerre terrible où il n'avait pas laissé une minute de répit à la malheureuse qu'il avait sentie perdue tout d'abord, mais qui se défendait avec l'intrépidité d'un naufragé, s'accrochant de-ci de-là, à tout ce qui avait une apparence de la pouvoir garantir du précipice où elle se sentait attirée par une puissance invincible. Elle avait eu des crises d'amour affolé pour sa fille; elle l'embrassait à toute heure. Elle avait passé des journées sans descendre de sa chambre; mais pouvait-elle ne pas aller jusqu'à la persienne close où elle apercevait, au travers des jours étroits, la figure bronzée, coupée par la lumière de la barbe blonde et les yeux clairs du jeune homme, qui imploraient si passionnément? Alors elle redescendait; elle retombait sous le charme de cette parole discrète, voilée, mais toute tremblante et toute brûlante, et d'une si évidente sincérité. Encore cela n'aurait-il rien été peut-être, mais tout s'en mêlait: l'air, le pays, les parfums, la musique, l'eau, les barques, les promenades, c'était un tourbillon, elle y était prise et elle avait fini par fermer les yeux.

Ils étaient venus là en riant. Elle s'efforçait d'aimer la plaisanterie et il s'y acharnait lui même, surtout dans les moments où il mourait d'envie de se jeter à ses pieds en l'adorant.