Il la supplia de lui pardonner; il lui mordait la chair, les lèvres et les cheveux:

—Je t'aime! vois-tu! je t'aime! comme un animal sauvage!

Elle essuya ses yeux, et se penchant doucement vers lui:

—Et ce projet pour demain?... dit-elle.

[IX]

«Je viens, je viens, ma femme bien-aimée!» telle était la phrase qui se répétait, avec une insistance pleine de tendresse, dans les lettres quotidiennes de M. Belvidera.

Le courrier du matin arrivait un peu avant midi. Le portier de l'hôtel faisait le tour des salons et du hall; de longues Américaines interrompaient leur balancement dans la rocking-chair pour recevoir d'énormes paquets de journaux ficelés et leur correspondance; des Italiennes qui tenaient leurs bras nus appliqués sur la surface fraîche des petites tables de marbre, lisaient aussi à distance, en prononçant à haute voix quelques phrases d'un ton toujours trop élevé. Quand Mme Belvidera avait parcouru la lettre de son mari, et que la petite Luisa n'était pas là pour lui poser mille questions au sujet de son père, la jeune femme laissait aller sa tête contre le dossier de jonc souple et craquant, et les paupières baissées, la bouche grave, elle songeait, avec l'espoir secret que quelqu'un viendrait l'interrompre et l'empêcher de penser.

Elle se revoyait à l'âge qu'avait aujourd'hui sa fille, enlevée brusquement de Florence par la mort presque simultanée de son père et de sa mère, et emmenée à Naples par une tante.

Ce départ avait mis le comble à la première peine de sa vie, car, après ses parents, l'être qu'elle aimait le mieux au monde était Andréa Belvidera, son compagnon d'enfance, quoique plus âgé qu'elle de six ou sept ans, auquel, tout en jouant, elle s'était promise pour plus tard. C'était un jeune homme sérieux et beau, que l'on comparait volontiers à Florence à ces adolescents superbes qui accompagnent les Médicis dans les fresques de Gozzoli au palais Riccardi ou à Pise. En quittant sa petite amie, il lui avait dit en lui baisant la main: «J'irai te chercher, en quelque endroit que tu te trouves.» Elle lui avait répondu simplement: «Je t'attendrai.» Il était allé achever ses études à Heidelberg et à Paris; à son retour à Rome, il s'était fait attacher au cabinet d'un ministre; il avait publié plusieurs ouvrages de sociologie remarqués, et, élu député à vingt-sept ans, il était parti immédiatement pour Naples, demander la main de Luisa.

Luisa l'attendait, et ils s'étaient embrassés comme au jour de leur séparation. Leur bonheur avait été simple et vrai. Ils semblaient créés l'un pour l'autre, et ils n'avaient jamais pensé que l'un à l'autre. Dans la société de Naples, de Rome, de Florence, on les citait comme le ménage le plus uni et le plus parfait. Leur adorable petite fille était la récompense bien due à une union si exemplaire. Aucune ombre n'avait passé sur leur félicité. Ils s'étaient séparés pour la première fois depuis six semaines.