Et Luisa était la maîtresse d'un étranger qu'elle connaissait depuis quinze jours.

«Je viens! je viens! ma femme bien-aimée,» disait la lettre.

M. Belvidera était maintenant à Florence. Il racontait avec bonne humeur à sa femme les péripéties de sa visite à ses électeurs courroucés parce qu'il s'occupait de sauver le peuple de Rome. Puis il donnait mille détails sur la maison, le jardin, les fruits, la vieille bonne préposée à la garde de la demeure de famille. C'était la maison où elle était née, où ils s'étaient connus, où ils avaient joué, enfants, où ils s'étaient promis pour la vie. Cette maison était située sur la pente de Fiesole, et les murs y étaient encore garnis de très anciennes peintures. Luisa revoyait par la pensée les jeunes seigneurs et les dames de couleurs passées qui l'avaient regardée grandir, impassibles, dans leur belle contenance, et qui étaient aussi pour elle des amis. M. Belvidera l'avertissait précisément qu'une de ces dames se détériorait et qu'une large croûte s'était détachée de sa chevelure blonde; un scorpion, attribut symbolique, avait quitté la main d'un jeune homme et on en avait trouvé sur le sol les débris réduits en poussière.

Ces petites choses avaient pour elle une extraordinaire éloquence, et, comme personne n'était venu à son secours en interrompant sa rêverie, elle ouvrait de grands yens égarés, et la réalité l'étonnait, la stupéfiait. Était-ce à elle qu'il écrivait, lui, sur ce ton simple et confiant? Était-ce à elle que l'on racontait ces petits détails? Jamais ces vieux murs, ces fresques, et les plus menus objets de la maison ou du jardin ne lui avaient paru si vénérables, si sacrés. Et que quelqu'un en prononçât seulement le nom devant elle, lui donnait la sensation, jamais ressentie encore, d'une profanation.

Mais elle rejetait vite cette impression pénible, car elle avait le goût de sa personne, et elle ne voulait pas, à tout prix, elle ne voulait pas que quelque chose, en elle, lui répugnât. Allons! effaçons le présent: il ne tient pas; il s'effritera de lui-même, il n'aura pas de durée! Retournons à cette chère maison calme et heureuse! Ah! la jolie villa! Quelle paix, le long des chaudes journées! et quelles délices, le soir venu! On entend ronfler le tramway électrique de Fiesole; Andréa revient de la ville; elle le guette de la terrasse; elle l'aperçoit sur la plate-forme; il agite son mouchoir; sa tête aimée paraît au-dessus des murs garnis de roses; le train monte et décrit une courbe en ronflant plus fort; puis un arrêt, une grille ouverte et refermée: il est là; il lui apporte quelque surprise amoureuse et la franchise de ses baisers. On dîne, et l'on va, côte à côte, sur la terrasse, entre les cyprès noirs et les églantiers, voir tomber le soleil au delà de la grande plaine de Florence. Et c'est la petite Luisa qui, de sa chambre, les appelle pour leur adresser des «bonsoirs» de ses deux petites mains appuyées sur sa bouche...

«Tu peux venir, Andréa, va, tu peux venir me chercher, prononce-t-elle à demi-voix, nous retournerons là-bas ensemble, et je me pencherai encore sur ton épaule... Est-ce que tu crois que j'ai cessé de t'aimer?...

«Est-ce qu'il le croit?» mais pourquoi dit-elle cela? Mais non! il ne le croit pas; il dit seulement: «Je viens! je viens, ma femme bien-aimée...»

Ah! ça! personne ne va donc l'interrompre! C'est un fait exprès: il ne passe ce matin sous le hall, que des figures étrangères, des gens arrivés d'hier. Et elle pense, elle pense, la malheureuse femme!

Cela devient pour elle une idée fixe, de poser sa tête sur l'épaule de son mari. C'est la seule chose qu'elle désire au monde. Elle ferait sa tête lourde; elle ne sourirait même pas; elle garderait sa figure sérieuse, en fermant les yeux; puis elle relèverait doucement les paupières: «A-t-il tourné la tête? Me voit il? Ne me voit-il pas?... Ah! il m'a vue!» Alors on rit de tout son cœur! et il lui dit en la baisant: «Chatte! Chatte!...»

Eh bien, mais, non! cela n'est pas possible; ça n'arrivera plus jamais! ah! ah! ah! C'est bien fini! mes amis! Comment voulez-vous que cela se produise jamais de nouveau? On a beau faire; ce qui est ne s'effacera pas. Elle le sent bien, sous son front, là, dans un petit endroit où il lui semble que toute sa mémoire soit logée. C'est un point, une espèce de boule grosse comme une bille, et qui lui fait mal, qui pèse. Jamais cette boule ne roulera, ne se déplacera, ne partira. Dans cette boule quelque chose d'inouï est inscrit. C'est elle-même qui l'a inscrit; elle le sait, elle le reconnaît parfaitement. Oui, oui, elle l'a voulu, on ne lui a pas forcé la main. Après l'avoir inscrit, elle a ri, elle a chanté, elle a été heureuse. Cependant c'était sa condamnation. Et du diable! par exemple, si elle sait comment elle a pu faire cela!