Mon père n'avait ni haine ni colère contre sa femme et contre le docteur Troufleau, contrairement à ce qui se fût passé s'il eût été heureux ou en état de prospérité par ailleurs, car alors il eût suivi les mouvements qui sont communs à tout le monde. Mais il était tellement malheureux que son jugement ne se formait plus au même plan que celui du commun des hommes.

Lui qui s'échauffait et s'affolait à chacune des tortures que lui infligeait son multiple martyre; lui qui gémissait, jurait, fulminait pour la perte nouvelle d'un client, pour une rouerie que lui jouait son confrère Courtois; lui qui avait fait une maladie pour la trahison de son ami Clérambourg; lui que l'inimitié des hommes stupéfiait et que toute méchanceté prenait au dépourvu, il considérait comme logique et naturel le drame secret qui brûlait son foyer. Il l'expliquait, il lui trouvait des causes fatales, il en plaignait les auteurs, il les sentait malheureux presque autant que lui, il n'éprouvait pour eux qu'une pitié débordante qui inondait la multitude de ses autres infortunes, mais, par exemple, lui, le noyait.

Il se laissait achever dans un calme apparent.

La nature a prévu une borne à nos douleurs: le moment de la mort, nous assure-t-on, est doux.

Un instinct me poussait à ne pas le quitter, et je l'accompagnais quand il s'imposait une longue marche, en tournant, dans la petite cour. Je montais aussi avec lui dans son cabinet. Là, il marchait encore, de long en large, parce qu'il était énervé, parce qu'il avait peu d'ouvrage, les affaires n'allant point, et parce qu'il faisait froid, la mère Fouillette épargnant le bois dans les cheminées, par économie. Puis il s'asseyait et me prenait sur un de ses genoux, qu'il agitait en imitant le trot du cheval, comme lorsque j'étais tout petit. Il souriait. Moi, je restais sérieux et je ne disais rien, parce que je sentais qu'il se forçait à sourire pour moi et qu'il n'en avait pas envie. Alors, tout d'un coup, il me lâchait; il me laissait quelquefois tomber à terre, tant le mouvement était prompt, et il se cachait la figure dans les mains, les deux coudes sur son bureau. Il pleurait.

Je m'en allais sans faire de bruit.

XI

Souvent, en redescendant, je trouvais réunis, mais séparés par la grande table ronde de la salle à manger, ceux qui faisaient pleurer mon père. Le docteur Troufleau venait dans la journée, en passant, sans ôter son pardessus, sans déposer son chapeau. Il venait, poussé par une force plus puissante que lui, je suppose; il venait aussi pour ne pas avoir l'air d'éviter de venir. Car on en arrive là. Pas une seule fois je ne les surpris disant une parole qu'ils n'eussent pas dite devant moi, pas une seule fois ils ne changèrent gauchement la conversation à mon entrée ou ne coupèrent un mot. Ils semblaient toujours, au contraire, heureux de me voir; je leur rendais service en étant là. Ils parlaient de choses presque indifférentes; mais cela formait le «pont», je le sentais bien, et eux le sentaient aussi: cela leur était à la fois agréable et fastidieux à porter. Cela passait par-dessus la table qu'ils maintenaient entre eux.

XII

La mère Fouillette, qui aimait tant autrefois le docteur Troufleau, depuis quelque temps l'avait pris en grippe. Jadis, en annonçant sa visite, elle disait: «C'est le docteur!» et il y avait, dans le ton, de la fierté, de la protection, un grain d'humeur familière. Maintenant, elle disait: «C'est le médecin!» d'un ton sec, grognon, réprobateur; et chez elle, évidemment, le fait de remplacer le terme de «docteur» par celui de «médecin» était riche de sens; cela représentait toute une dégringolade dans son estime de vieille servante attachée à la famille.