—Là! là! dit-il, tout beau!… Nous sommes d'accord; c'est ce que je voulais vous faire constater dès en arrivant: ma maison est mortelle, et, n'ayant pas le choix, j'ai donc bien fait d'acheter la maison Colivaut… Vous l'avez dit, vous l'avez dit! Maintenant, je vous avouerai, entre nous, que je ne suis pas fâché de vous laisser Riquet encore, provisoirement, parce qu'il nous eût vraiment gênés dans notre boîte. Mais, Dieu merci, la question a été posée et même tranchée, et vous avez le temps de vous préparer à le voir habiter avec moi dès que j'entrerai en jouissance de la maison Colivaut.
Grand-père, qui sentait que c'était fini, dit plaisamment:
—Comment se porte madame Colivaut?
—Mais, dit mon père, couci-couça… On redoute pour elle les chaleurs.
—Tranquillisez-vous, le journal nous prédit un été torride.
IV
Le dimanche, nous nous rendions grand-père, grand'mère et moi, à la messe de Beaumont. Puis l'on déjeunait chez mon père, et, l'après-midi, l'on se rendait, avec tout ce qui avait un nom dans la ville, chez les Plancoulaine.
On privait les enfants d'aller chez les Plancoulaine lorsqu'ils n'avaient pas été sages. Je ne saurais dire au juste ce qui attirait dans cette maison, car madame Plancoulaine avait au menton la barbe d'un pâté de ménage qui moisit; elle embrassait trop fort et trop longuement, et n'offrait que du «raisiné», une confiture épaisse et fadasse que l'on puisait dans des jarres de grès; enfin M. Plancoulaine était quelque chose comme un ogre.
Rien ne vaut contre les faits et les habitudes: c'est chez les Plancoulaine qu'on allait, chez eux que l'on se rencontrait, chez eux que l'on avait plaisir à se voir.
Le déjeuner chez mon père n'exerçait pas la même fascination; d'ailleurs, il était d'institution récente. On s'était imposé, d'un commun accord, cette occasion hebdomadaire de se réunir,—comme il arrive parfois dans les familles,—afin d'échapper à la tentation de ne se point réunir du tout. Et cette institution ne remontait pas plus haut que l'époque de la grande querelle survenue à propos de «la tache». Mon père n'ayant pu se tenir de rapporter à sa femme les propos de grand'mère, il y avait eu, à la première entrevue entre les deux femmes, une algarade qui avait dû, au bout d'une heure, s'apaiser et se terminer par des concessions réciproques ou des excuses, scellées d'une invitation à déjeuner. Cela se passait au milieu de la semaine.