—Voulez-vous demain? avait proposé la jeune femme.

—Attendons jusqu'à dimanche, avait dit grand'mère, bien des choses se tasseront d'ici-là.

On avait remis le déjeuner au dimanche.

On s'y trouvait un peu contraints, la mésintelligence fondamentale demeurant la même, malgré les plus loyaux efforts à la dissimuler.

Je m'en tirais, quant à moi, à assez bon compte, depuis l'heureuse inspiration qui m'avait permis un beau jour, d'inventer un nom à donner à la femme de mon père. Pour un cadeau qu'elle m'avait fait, j'avais dit encore et comme toujours: «Merci.» D'ordinaire, c'était mon père qui m'objectait aussitôt, d'un ton impératif: «Merci qui?…» Cette fois, elle-même me dit, d'une voix douce, en approchant de ma bouche sa joue parfumée: «Merci qui?…» Mon cœur battit; je crus, certes, commettre un sacrilège vis-à-vis de la mémoire de ma mère; mais un terme moyen, un terme qui me paraissait ménager les exigences des uns et des autres, m'était venu, et je m'en servis. Je dis: «Merci, petite-maman.» Elle courut en faire part à mon père, qui fut ravi, m'embrassa et n'appela plus sa femme, dans ses rapports avec moi, que du mot composé que j'avais trouvé pour ne pas dire «maman». Néanmoins, devant ma grand'mère, je trouvais «petite-maman» encore un peu fort et trop rapproché du mot qu'elle m'avait défendu d'employer, et je disais «petite-mère», par une nuance subtile.

V

Un dimanche, nous trouvâmes mon père très agité. Il nous confia que le bruit du contrat passé avec madame Colivaut était répandu, bien qu'il eût essayé de le tenir secret jusqu'à la mort de la vieille dame.

—Et la santé de madame Colivaut, dit le grand-père, est toujours excellente?

—Excellente.

—Ah! ah! dit grand'mère, je vous ai averti, dès le premier jour, que vous auriez des ennuis; vous avez paru faire fi de mes prévisions.